nov 09 13

Les raisons politiques des problèmes économiques

Par Sébastien Lechevalier, maître de conférences à l’EHESS (Centre de recherches sur le Japon) et président de la Fondation France Japon de l’EHESS (LE MONDE, 13/11/09):

L’année 2009 aura été l’annus horribilis au Japon. Avec une chute de son PIB de – 6 % selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI), le Japon est non seulement l’un des pays les plus touchés au monde mais c’est aussi la première fois qu’il est atteint par une telle récession depuis 1945. A ce choc macroéconomique s’en ajoute un autre que l’on pourrait qualifier d’historique : selon le ministère de l’économie japonais, la Chine dépassera le Japon à la fin de l’année pour devenir la deuxième puissance économique mondiale du point de vue de la production annuelle . Certes, cette perspective était prévue mais les circonstances sont d’autant plus douloureuses pour le Japon, qui est la deuxième puissance économique mondiale depuis 1968. Et pour couronner le tout, même Toyota, qui était devenu le premier constructeur mondial en 2007, en dépassant General Motors par le nombre de véhicules vendus, a connu en 2008 son premier déficit opérationnel depuis plus de soixante-dix ans !

De fait, la crise au Japon, plus que partout ailleurs dans le monde, a surpris, tant par son ampleur, la rapidité de sa diffusion que par ses conséquences sociales (licenciement brutal de travailleurs temporaires qui ont perdu non seulement leur travail mais aussi leur logement) et politiques (alternance politique de la fin août qui a mis fin à cinquante-quatre ans de pouvoir pour le parti conservateur, le Parti libéral-démocrate).

Cet effet de surprise a nourri l’interprétation selon laquelle cette crise serait l’effet d’un choc extérieur et non pas d’une fragilité structurelle de l’économie japonaise. Il est vrai qu’un certain nombre d’éléments militent en faveur de cette thèse. Tout d’abord, contrairement à la fin des années 1980, il n’y avait pas de bulle au Japon avant le déclenchement de cette crise. Plus généralement, à deux exceptions notables près (une dette publique représentant 160 % du PIB en 2008 et une compression salariale alimentant des risques de déflation pas tout à fait éliminés), les fondamentaux de l’économie japonaise étaient plutôt bons jusqu’au début 2008. Il faut dire que depuis 2005 s’était mis en place un nouveau régime de croissance reposant sur des excédents commerciaux et débouchant sur un taux annuel moyen de croissance de plus de 2,5 %.

Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si le principal canal de transmission est passé par les exportations à destination des Etats-Unis, de la Chine et de l’Europe (bien plus que par la finance), dans un contexte d’appréciation marquée du yen (+ 25 % par rapport à l’euro en 2008). Cette force de l’économie japonaise n’était pas seulement conjoncturelle : elle reposait notamment sur la complémentarité avec l’économie chinoise, ce qui conduisait à une balance commerciale équilibrée (si on inclut les échanges avec Hongkong), cas unique si on compare avec les Etats-Unis et l’Europe. Cette complémentarité a été bâtie sur un effort tout à fait remarquable consacré à l’innovation : c’est vrai d’un point de vue quantitatif (les dépenses en recherche et développement représentaient 3,7 % du PIB en 2008) mais c’est vrai également d’un point de vue qualitatif avec une réforme très ambitieuse du système d’innovation japonais.

Cependant, cette thèse d’une crise comme conséquence d’un choc extérieur présente également quelques limites. La principale est la dépendance du régime de croissance japonais aux exportations. De façon complémentaire, la faille de la croissance se retrouve aussi dans la faiblesse structurelle de la consommation intérieure dans un double contexte d’extrême modération salariale et de rupture du contrat social. A cela s’ajoutent les craintes que ne manque pas de susciter le poids de la dette pour les générations futures : qui va payer ?

Dans ce contexte, comme les déclinologues sont au moins aussi nombreux au Japon qu’en France, la thèse selon laquelle cette crise serait une nouvelle manifestation du déclin structurel du Japon entamé au début des années 1990 a connu un succès certain. Il est vrai que depuis la fin des années 1980 où la plupart des analystes prédisaient que les années 1990 et le début du XXIe siècle seraient japonais ou ne seraient pas, le Japon a “déçu”. Il faut rappeler ici que le Japon sort à peine de ce que l’on a qualifié la “décennie perdue” pour caractériser la période 1992-2004 au cours de laquelle le taux de croissance annuel a été à peine supérieur à 1 % (contre 2 % en France).

Mais s’il ne faut qu’un symbole de ce risque de déclin du Japon, alors la démographie fournit le meilleur : avec un taux de fécondité tombé à 1,2, avec une population qui a cessé de croître depuis 2005 (sans compter des perspectives de déclin de la population de l’ordre de 25 % à horizon 2050 si les tendances actuelles se poursuivent), et un vieillissement de la population très rapide (les plus de 65 ans représentent 22 % de la population et pourraient en représenter 40 % à l’horizon 2050), le Japon s’inquiète pour l’avenir de sa population.

Si cette image d’un déclin du Japon, au moins relatif, n’est pas fausse, elle est déplacée dans le contexte de crise actuelle, où la démographie a peu joué… Elle passe également sous silence les forces pour l’avenir que constituent la capacité d’innovation et la complémentarité avec la Chine. Si cette crise n’est ni le résultat d’un choc extérieur ni la manifestation du déclin structurel du Japon voire d’un modèle, alors quelle est-elle ? Il faut tout d’abord rappeler que ce modèle japonais dont on nous vantait les mérites à la fin des années 1980 a changé : l’économie japonaise s’est internationalisée, elle a été dérégulée, les entreprises quant à elles sont de plus en plus diverses tant du point de vue de leur modèle que de leurs performances, et le contrat social égalitariste a volé en éclats.

C’est pourquoi ce qui est en cause dans cette crise ce n’est pas tant le modèle “théorique” de l’économie japonaise que la politique menée depuis le début des années 1980 : depuis le premier ministre Nakasone (1982-1986) jusqu’au premier ministre Koizumi (2001-2005), le Japon a en effet vécu, à sa façon et à son rythme, sa révolution néolibérale. Cette politique a certes eu des effets positifs dans un certain nombre de cas : tout en apportant une réponse aux pressions extérieures pour ouvrir le marché japonais, elle a permis d’éliminer certaines rentes abusives ; elle a également permis de créer un environnement favorable pour les grandes entreprises japonaises. Mais elle a surtout déstabilisé les formes de coordination antérieures (relations stables dans le domaine de la production et de la finance) sans en faire émerger d’autres.

L’alternance politique d’août, dont il ne faut pas trop attendre, peut être interprétée comme un non massif des Japonais aux conséquences néfastes de cette politique (notamment l’accroissement des disparités à tous les niveaux dans un système très décentralisé). L’histoire retiendra peut-être que la vague néolibérale qui a sévi dans le monde depuis la fin des années 1970 s’est arrêtée pour la première fois au Japon.

Cette remise en cause des fondements de la politique néolibérale n’est pas perceptible dans les faits aux Etats-Unis et en Europe, où l’optimisme est de nouveau de mise quant à une sortie de crise prochaine et un retour au business as usual. L’expérience japonaise des années 1990 et suivantes montre toutefois que les sorties de crise sont souvent plus longues qu’on ne le pense. Ce n’est pas la moindre des leçons qu’on peut tirer de la trajectoire japonaise ces vingt dernières années.

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