Par Jiro Yamaguchi, politologue, professeur à l’université d’Hokkaido (LE MONDE, 13/11/09):
Au mois d’août, lors des élections générales, le peuple japonais a clairement exprimé sa volonté de changer le pouvoir politique en donnant une large majorité au Parti démocrate (DPJ). Certains soulignent l’indécision de l’électorat japonais qui, quatre ans plus tôt, avait donné une victoire éclatante à Junichiro Koizumi (Parti libéral-démocrate ou PLD), sur la base d’un programme néolibéral.
Certains n’hésitent pas en effet à voir une même démagogie dans le slogan de “réforme” de Junichiro Koizumi en 2005 et dans celui “d’alternance” du DPJ. Mais la grande différence selon nous est que le programme de Koizumi en 2005 mettait l’accent sur la privatisation de la Poste, dont personne ne comprenait les enjeux, tandis que le DPJ, dans un contexte de crise mondiale, de montée de la pauvreté et de croissance des inégalités, a proposé une série de mesures concrètes pour essayer d’améliorer la vie des citoyens, comme par exemple : la mise en place d’une aide mensuelle pour les parents qui ont des enfants de moins de 15 ans, ou la garantie d’un revenu minimum pour les agriculteurs.
La victoire du DPJ peut être considérée comme la réalisation de la troisième voie au Japon, sur le modèle du programme du Parti travailliste britannique en 1997, à savoir un Etat-providence compatible avec l’efficacité économique dans un contexte de mondialisation. Dans le contexte japonais, la première voie a été la politique d’intéressement menée par le PLD dans les années 1960-1980 : c’était une politique de redistribution en faveur des agriculteurs, des PME ou à travers les travaux publics et cela a permis de protéger les faibles et de corriger en partie les inégalités sociales.
Néanmoins, ces mesures n’étaient pas prises dans le cadre d’un système universel mais sur la base d’une gestion bureaucratique, qui n’a pas su éviter la corruption. Alors que les Japonais manifestaient une grande déception à l’égard de cette politique qui n’a pas permis de relancer l’économie pendant les années 1990, Junichiro Koizumi a su imposer avec talent, dans les années 2000, une deuxième voie, celle de la réforme structurelle néolibérale, qui visait à réduire la place du gouvernement dans l’économie.
Cependant, les réformes ont surtout consisté à réduire la couverture sociale, à déréguler le marché du travail et à diminuer considérablement les transferts pour les gouvernements locaux, ce qui a entraîné une montée des inégalités sans précédent, selon une trajectoire comparable à celles des Etats-Unis. Dans ce contexte, le DPJ a proposé une troisième voie, celle de la construction d’un Etat-providence à l’européenne. En lieu et place de l’ancienne politique d’intéressement, il cherche à établir un système universel, dans lequel tout citoyen peut bénéficier des aides et des services dans les mêmes conditions. De plus, le DPJ cherche à augmenter les dépenses en faveur des services médicaux et de l’éducation, pour que le Japon rejoigne la moyenne de l’OCDE dans ces domaines.
En tant que conseiller du DPJ, j’ai moi-même participé à l’élaboration de ce programme. Paradoxalement, la chance pour le DPJ a été la défaite de 2005 dans un contexte de durcissement néolibéral du programme de Koizumi. Jusqu’alors, l’identité des partis japonais n’était pas claire et le DPJ se définissait seulement comme le rassemblement des politiciens qui n’appartenait pas au parti conservateur dominant, le PLD.
La stratégie du DPJ a été alors de s’identifier à un parti de centre gauche en prônant des mesures en faveur du bien-être social plutôt que de la dérégulation. Le génie d’Ichiro Ozawa, l’ex-président du DPJ, a été de parvenir à réaliser l’alliance entre les anciens socialistes et les syndicalistes d’une part et les anciens soutiens conservateurs du PLD, notamment les agriculteurs et les PME qui bénéficiaient auparavant de la politique d’intéressement, avant la politique de réforme de Koizumi. C’est la principale cause de la victoire électorale du DPJ.
Que faire de cette victoire ? Le DPJ doit désormais faire face à ses nouvelles responsabilités. Du point de vue international, le nouveau premier ministre Yukio Hatoyama a promis à l’ONU de diminuer les émissions de CO² au Japon de 25 % par rapport à l’année 1990. Il a pris également des initiatives en faveur du désarmement nucléaire. Sur la scène intérieure, il a tout d’abord révisé le budget élaboré par le gouvernement précédent, en mettant fin à un certain nombre de gaspillages, comme par exemple des projets de barrages. Il a également augmenté immédiatement le budget pour la protection sociale et l’éducation.
Le peuple s’intéresse positivement à ce premier changement de pouvoir politique au Japon depuis l’après-guerre et on sent poindre un retour de l’espoir en la politique. En ce sens, on peut dire que l’alternance politique a contribué au progrès de la démocratie au Japon. Mais, il reste un défi de taille pour que le DPJ puisse se maintenir au pouvoir et réaliser son programme : c’est le financement de sa politique sociale.
Durant la campagne, le DPJ a promis qu’il n’augmenterait pas la TVA au cours des quatre prochaines années. Pourtant, il est indispensable d’avoir des ressources financières stables pour réaliser ces mesures sociales de grande ampleur. Il sera inévitable d’augmenter les impôts. Au Japon, le taux d’imposition (fiscalité et cotisations sociales) représente 38 % du revenu national, soit 20 % de moins qu’en France et en Allemagne. Pour pouvoir suivre le modèle socio-économique européen, il faut parvenir à convaincre le peuple japonais d’en supporter la charge.
