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Les minarets de la discorde: un résultat salutaire?

Par Stéphane Lathion, maître-assistant en Sociologie des Religions à l’Université de Fribourg et spécialiste de l’Islam (LE TEMPS, 01/12/09):

Ce dimanche 29 novembre restera gravé dans les mémoires des musulmans de Suisse. Le jour même où ils célébraient l’Aïd-el-Kébir (fête du sacrifice), le peuple suisse acceptait l’initiative demandant l’interdiction de la construction de minarets. Passé le choc d’un résultat que personne n’avait imaginé, pas même les initiants, cette secousse peut-elle être salutaire?

Ce qu’il faut d’abord souligner, c’est le fonctionnement exemplaire de cet instrument de démocratie qu’est l’initiative populaire. Une section d’un parti politique, contre l’avis de toute la classe politique, des médias, et autres associations non gouvernementales, réussit à convaincre une majorité des votants. On pourrait rétorquer que l’on a là l’exemple même d’une dérive démocratique sur un sujet par trop émotionnel. Les résultats sont là, il faut en prendre acte et penser l’avenir.

Comment en sommes-nous arrivés là? Le premier point qu’il me semble important de rappeler, c’est l’erreur d’avoir laissé la campagne se prolonger dans l’émotionnel. C’était la stratégie de l’UDC, la seule possible, et les autres partis gouvernementaux n’ont pas été capables de sortir de cette logique. L’épisode de l’affiche est révélateur: ils ont esquivé le vrai débat sur les peurs sous-jacentes à l’initiative pour se lancer dans des diatribes sur les conditions du débat démocratique, sur les limites de la provocation dans le débat politique tout en culpabilisant ceux qui se retrouvaient dans les dénonciations de l’UDC. Faute politique dont nous payons le prix aujourd’hui.

L’élément essentiel est vraiment, à mes yeux, la négation voire le mépris de la part des opposants à l’initiative du sentiment de peur ressenti par la population suisse. Répondre à quelqu’un qui a peur qu’il est idiot d’avoir peur ne va pas lui enlever sa peur! Ecouter ne signifie pas partager, mais respecter le sentiment. Ce débat sur l’origine de ses peurs doit être mené, et tous les acteurs concernés devront prendre leurs responsabilités afin que ces échanges soient fructueux et permettent d’atténuer les craintes et incompréhensions réciproques.

Dès lors, le vote n’est pas un rejet de l’islam ou des musulmans mais bien plus un signal envoyé tant à la classe politique qu’aux responsables associatifs musulmans: «Nous ne sommes pas rassurés, nous ne comprenons pas! Expliquez-nous, rassurez-nous!»

Et maintenant? Pour le Conseil fédéral et le DFAE principalement, il va falloir user du langage diplomatique afin de calmer les réactions émotionnelles et, souvent, hypocrites de la part d’Etats peu respectueux des droits des individus, musulmans ou non. Pour les partis politiques, il s’agira de prendre acte de leurs erreurs en matière de stratégie et de communication; pour sa part, l’UDC va devoir assumer les conséquences de sa victoire surprise et ne peut-être pas trop exagérer dans une surenchère qui risque de se retourner contre lui. Enfin, les responsables associatifs musulmans doivent poursuivre le travail de communication commencé au cours de cette campagne pour contrer les peurs de la population suisse. Il faut sortir d’une vision idéalisée d’une communauté musulmane comme le répètent à satiété certains responsables – «La communauté musulmane par-ci. La communauté musulmane par-là» – pour assumer la diversité de CES communautés musulmanes et de CES multiples façons d’être musulman en Suisse aujourd’hui. Cela peut impliquer des divergences, des tensions, des disputes intra-communautaires, évidemment. Il faut que les musulmans voient ces disputes comme une expression du pluralisme et une richesse pour l’épanouissement d’individus de confession musulmane en Suisse. Il s’agit de se responsabiliser, d’expliquer qui ils sont et de sortir d’une posture de victime si confortable. Sinon, nous allons nous retrouver avec une partie de la population, non musulmane, qui va rester avec ses peurs d’un islam fantasmé et menaçant et une autre partie de la population, musulmane, qui va se complaire dans un rôle de victime rejetée et mal aimée. La seule voie pour débloquer cette situation, c’est de responsabiliser tous les acteurs et de favoriser une approche pragmatique des situations à problème (voile, cimetières, enseignement, imams, mosquées…). Si nous ne faisons pas cet effort, nous aurons à subir les conséquences d’une logique de confrontation dictée par la peur, la méfiance et le ressentiment, guère propices à un vivre ensemble harmonieux.

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