Dic 09 17

L’Afrique peut et doit faire partie de la solution au changement climatique

Par Bob Geldof, chanteur, auteur-compositeur et acteur (LE MONDE, 17/12/09):

Vingt-cinq années se sont écoulées depuis les famines en Ethiopie dans les années 1980 et depuis le mouvement de générosité sans précédent et l’inquiétude que celles-ci ont déclenchés. La question que l’on me pose toujours bien sûr est de savoir si tout cela en valait la peine. Qu’est-ce qui a changé en Ethiopie et en Afrique dans l’ensemble ? Ma réponse est : beaucoup de choses – à la fois pour le meilleur et pour le pire.

La semaine dernière, j’étais de retour en Ethiopie, où l’évidence de ces deux types de changement s’impose. Sur le plan positif, la croissance économique a explosé : en effet, l’Ethiopie en 2010 devrait figurer parmi les cinq économies les plus dynamiques au monde. Le taux de scolarisation a doublé, le taux de mortalité dû au paludisme a baissé de moitié, et le virus du sida est sur le déclin. La téléphonie mobile est en expansion, comme les voies de communication reliant les communautés rurales isolées aux marchés et aux services de santé et d’éducation.

Par-dessus tout, bien que trop de gens dépendent encore de l’aide alimentaire, la famine sera évitée cette année, comme elle l’a été au cours des dix-huit années précédentes, tandis que les systèmes de distribution d’alerte précoce ont été améliorés. Certes, le gouvernement pourrait être plus transparent mais, dans l’ensemble, c’est un pays qui progresse, sur un continent qui fait de même.

Et puis, il y a l’ombre au tableau : le changement climatique. Beaucoup des villageois que j’ai rencontrés parlent de la période du milieu des années 1980 comme du moment où ils ont vraiment vu le traditionnel passage des saisons changer. Depuis lors, une pluie erratique au volume croissant les a forcés à changer radicalement leurs modèles agricoles. Les communautés du Tigré ont dû renommer les mois de l’année parce qu’ils les appelaient d’après les saisons.

A cause de la succession trop rapide de celles-ci, ils ont dû y renoncer. Des gens nous ont raconté comment la réduction des pluies a diminué leurs revenus agricoles et a également attaqué le tissu social. Les vols sont de plus en plus fréquents, et les enfants sont forcés de quitter leur domicile pour travailler.

Alors que nous voyagions dans le nord de l’Ethiopie, nous avons vu à la télévision les images des inondations à Cockermouth, au Royaume-Uni – partie intégrante du même scénario, probablement. Les victimes climatiques du nord de l’Ethiopie et du nord de l’Angleterre ne vivent pas dans un passé lointain déconnecté de nous ; ils habitent déjà notre futur, en 2050. D’ici là, selon 5 000 scientifiques éminents, nous ferons tous l’expérience de ces changements spectaculaires.

Si on le laisse se propager et s’aggraver jusqu’à sa conclusion logique, le processus de désintégration sociale qui est à l’oeuvre en Ethiopie pourrait prendre un cours dramatique. Il n’est que trop facile pour des pays soumis à l’extrême pauvreté et au changement climatique d’ alimenter un cercle vicieux, en rendant ces populations plus vulnérables à l’extrémisme politique. Voir se créer une bande d’extrême pauvreté et d’instabilité dans le Sahel et le Sahara – avec la circonstance aggravante du changement climatique – serait extrêmement préjudiciable à une Europe qui n’est qu’à quelques encablures du détroit de Gibraltar. Or, c’est plus qu’évitable.

La tension entre les changements positifs et négatifs en Ethiopie se fait sentir. La direction que le pays prendra dépend du choix des Ethiopiens et, dans une certaine mesure, de nous. Il ne s’agit pas seulement de sacrifices à faire mais également d’opportunités à saisir. Que vous adhériez ou pas au consensus scientifique sur la réalité du changement climatique, la façon dont nos propres économies s’adaptent suit une logique imparable – et cette logique nous impose de croire en ce changement. C’est au nom de leur inefficacité que les hydrocarbures finiront par être remplacés par des énergies renouvelables propres et bon marché ; le marché du carbone deviendra une industrie importante dans un proche avenir.

Au Royaume-Uni, au moins 100 000 emplois verts seront créés d’ici à 2015. Les experts de la City estiment que le marché du carbone pourrait représenter une valeur de plusieurs milliards de livres sterling dans une ou deux décennies, un commerce dans lequel la City pourrait tenir une position de leader mondial. La Chine se précipite sur les énergies renouvelables tout comme l’Allemagne l’a déjà fait, faisant des emplois verts la source d’embauche nouvelle dont le développement est le plus rapide. Plutôt que de nier cette évolution en cours, nous devrions saisir l’occasion qu’elle nous offre, si nous ne voulons pas rester à la traîne.

Le financement du carbone et le marché peuvent aider à résoudre les problèmes du Royaume-Uni aussi bien que ceux de l’Afrique. Par exemple, planter des arbres pour absorber le carbone pourrait générer des revenus pour les fermiers africains, si de bonnes mesures sont prises au sommet de Copenhague.

Investir dans l’agriculture en Afrique, tant par des aides publiques que par des fonds privés, est essentiel et peut s’avérer également très rentable. De toutes les promesses de développement non tenues, celles des pays riches sur l’agriculture sont primordiales.

Le premier ministre éthiopien Meles Zenawi, représentant des cinquante-trois Etats membres de l’Union africaine à Copenhague, m’a tristement confié son scepticisme quant à la “monnaie de singe” et la double comptabilité pratiquée par la communauté internationale. Nous avons parlé des promesses d’investissement pour l’agriculture faites par le G8 lors de son sommet en Italie cet été, de l’argent pour lutter contre la crise alimentaire mondiale qui va radicalement affecter nos prix dans les supermarchés. Nous avons parlé des promesses possibles de fonds destinés à l’aide aux pays pauvres et à l’adaptation aux changements climatiques qui pourraient émerger près Copenhague. Il craint que les deux concernent des fonds déjà engagés ailleurs.

Il y a vingt-cinq ans, l’histoire parlait d’une Afrique affamée. Maintenant, en dépit de la pénurie alimentaire qui sévit dans certaines régions, l’histoire est autre. Statistiques solides à l’appui, elle est devenue celle d’une Afrique qui monte en puissance, le dernier continent à se développer, avec une classe moyenne en plein essor et 900 millions de producteurs et de consommateurs. C’est en Afrique que quelques-uns des meilleurs retours sur investissement seront réalisés dans les prochaines décennies.

C’est à ces partenaires-là que nous devons nous allier, comme nous l’avons promis, pour le bien de notre économie mondiale ainsi que pour notre environnement mondialialisé. Car dans un quart de siècle, nous pourrions avoir plus besoin d’eux qu’ils n’ont besoin de nous.

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