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De Çatal Hüyük à Copenhague

Par Pascal Piguet, spécialiste en planification énergétique chez BG Ingénieurs Conseils (LE TEMPS, 21/12/09):

En octobre dernier a eu lieu le 45e congrès de l’Association internationale des urbanistes (AIU) à la faculté d’ingénierie de l’Université de Porto. A cette occasion, 400 délégués de 57 pays se sont rencontrés pour débattre de la problématique des villes à faible émission de gaz à effet de serre («Low carbon cities»).

Deux mois avant le sommet de Copenhague, ce congrès a permis d’apprécier l’état de l’art et de la technique touchant à la planification urbaine et de discuter l’approvisionnement en énergie des villes dans le contexte du réchauffement climatique global et de l’urbanisation effrénée. Or, la problématique n’est pas nouvelle.

Aux alentours de 7500 av. J.-C., en Anatolie, fut fondé ce que certains considèrent comme la première ville de l’histoire, Çatal Hüyük. Plus village que cité, elle partageait pourtant avec ses héritières, comme la première Athènes (2000 av. J-C.) ou Babylone (1800 av. J.-C.), et jusqu’aux villes d’aujourd’hui, une trame urbaine basée sur l’utilisation des ressources énergétiques. Ces villes d’hier ont été fondées lorsque la sédentarisation fut rendue possible par la biomasse, la force animale ou le travail de l’homme, la présence du soleil et du vent.

Ces cités antiques, tout comme Genève aujourd’hui, ont en commun plus que ne sauraient montrer de simples plans de ces villes. Neuf millénaires plus tard, les cités sont toujours articulées autour de l’utilisation de l’énergie qui façonne intimement notre mode de vie. Des transports aux communications, du travail aux loisirs, notre dépendance énergétique est évidente. Seulement, aujourd’hui, exit la force animale et le labeur humain, les ressources fossiles sont prépondérantes, ce qui pose évidemment le triple problème de l’émission des gaz à effet de serre, de la raréfaction des ressources fossiles et des difficultés d’approvisionnement dues aux contraintes d’importation.

Si l’éventail des énergies utilisées a changé, les quantités évoluent également. L’exode rural massif, lors de ces 50 dernières années, causé par l’attractivité des villes en termes d’offres d’emplois, de services, d’éducation et de culture, accompagné d’une croissance démographique marquée de la population urbaine, ont engendré une urbanisation qui devrait se poursuivre à un rythme soutenu durant le XXIe siècle. Ce développement des villes est particulièrement important dans les pays en voie d’industrialisation où le contraste de richesses entre ville et campagne est criant.

Ainsi, en 2008 et pour la première fois, on a dénombré autant d’êtres humains vivant dans les villes qu’à la campagne (50% pour 6,2 milliards habitants), alors qu’en 1972, année de la publication du premier rapport du Club de Rome The limits to growth (Les limites de la croissance), la part de la population urbaine n’était que de 33% pour une population mondiale de 3,8 milliards d’habitants. En 2050, la population mondiale atteindra 9,2 milliards d’habitants, dont 65% habiteront en milieu urbain.

Ces neuf mille cinq cents ans d’histoire urbaine ont donc vu un changement important dans les types et quantités d’énergies utilisées par les villes. Or la consommation d’énergies fossiles est la principale cause d’émission de gaz à effet de serre anthropogéniques qui est amplement responsables du réchauffement climatique. En 2008, la population citadine a émis près de 75% des gaz à effet de serre.

Durant ce congrès, un accent particulier a été porté sur l’utilisation rationnelle des ressources énergétiques. L’approche usuelle, héritée des impératifs économiques et politiques de la révolution industrielle, repose sur le principe que les demandes de chauffage, d’électricité, de rafraîchissement nécessaires sont satisfaites par une production d’énergie liée aux ressources disponibles. Dans les faits, ces ressources énergétiques sont essentiellement fossiles, importées et en voie de raréfaction.

D’où la nécessité de réinventer la ville, sa structure, son architecture.

Au Congrès, les délégués se sont entendus sur la nécessité de prendre des mesures impératives pour passer rapidement des énergies fossiles aux énergies renouvelables. Les urbanistes ont proposé des solutions holistiques appelées «Compact Cities» (villes compactes). Plus durables, plus équitables, plus efficaces en termes d’énergie, celles-ci représentent l’évolution naturelle de la ville face aux contraintes environnementales, économiques et sociales.

Parallèlement, le bureau BG, présent au congrès de l’AIU, évoque non pas une évolution mais un réel changement de paradigme dont le résultat sera à la fois témoin des préceptes urbanistiques de l’ancienne Babylone et précurseur d’un renouveau urbain. Cette approche stipule simplement que les ressources locales du territoire doivent retrouver leur place au centre de l’attention, c’est-à-dire au centre de la ville, comme elles l’étaient dans les temps anciens.

Les ressources ne doivent pas seulement combler les besoins inhérents au développement, ce qui limite l’éventail de ressources utilisées ainsi que leur localisation, mais doivent façonner l’architecture urbaine et l’orienter. Le but est, dans un futur plus ou moins proche, de pouvoir dessiner des villes énergétiquement autosuffisantes. Ce précepte est déjà utilisé à moindre échelle pour la planification énergétique de quartiers «à énergie positive», c’est-à-dire qui produisent plus d’énergie qu’ils n’en consomment.

Ainsi, en localisant, qualifiant et quantifiant les ressources locales, on pourra sélectionner les sites les plus favorables pour un projet particulier, orienter les décideurs quant aux technologies énergétiques à utiliser, préfigurer les solutions économiques de financement de l’énergie, d’anticiper les manques ou surplus de production énergétique, et plus globalement de fournir une série d’information significative et structurante pour les architectes et urbanistes. La connaissance des ressources énergétiques est une des clés essentielles pour un développement urbain durable, harmonieux et efficient.

Reflexiones/Naturaleza , , Imprimir Versión PDF