Tsahal traite les médias en ennemis

Par Pierre Veilletet, président de Reporters sans frontières et Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières (LE MONDE, 05/09/06):

Gaza, 27 août. Deux missiles israéliens frappent une voiture de l’agence de presse Reuters. Un des deux journalistes est grièvement blessé. Les ONG protestent. Tsahal réplique : ils “n’auraient pas dû être là”. Quelques mots, quelques lignes relatent l’incident et on passe à autre chose. Les victimes dans cette partie du monde sont si nombreuses, n’est-ce pas ? Au Liban, dans les territoires palestiniens, en Irak. C’est vrai, il y a toujours plus grave.

Pourtant, cette nouvelle bavure des forces israéliennes mérite un peu plus d’attention. Et pour des raisons qui ne sont pas forcément corporatistes.

D’abord, il ne s’agit pas d’une exception. Depuis 2000, plus de soixante journalistes ont été blessés par balles alors qu’ils couvraient le conflit entre Israéliens et Palestiniens. Dans l’écrasante majorité des cas, ces blessures ont été occasionnées par des tirs israéliens. Pas moins de cinq journalistes ont été tués. Eux aussi par des soldats de Tsahal. Cela fait beaucoup. Beaucoup trop si l’on ajoute à cette liste les journalistes blessés ou tués par les bombardements de cet été au Liban. D’autant que jamais les causes de ces “accidents” n’ont été clairement établies, faute d’enquêtes dignes de ce nom. Et, bien sûr, personne n’a été ni condamné, ni poursuivi, ni même inquiété. Ainsi l’intention s’efface-t-elle derrière une fatalité qu’on s’empresse d’oublier.

Il y a plus. Ces dernières semaines apportent la preuve que les autorités israéliennes ont désormais une conviction : elles peuvent, au nom de la sécurité de leurs citoyens, faire taire ceux qui partagent et diffusent les points de vue de leurs “ennemis”. On ne comptait déjà plus les radios et les télévisions palestiniennes détruites durant la seconde Intifada. On a maintenant en mémoire le bombardement des studios ou des émetteurs de plusieurs télévisions libanaises. D’Al-Manar, la télévision du Hezbollah, à la chaîne LBC, une sorte de TF1 à la mode beyrouthine.

Est-ce légitime ? La réponse est non. Catégoriquement non. Le droit international l’affirme sans équivoque : en vertu des Conventions de Genève, les équipements comme les installations des médias sont des biens de caractère civil et bénéficient, à ce titre, de la protection qui leur est due. Même dans le cas d’Al-Manar ? Oui, même dans le cas de cette télévision qui, selon Israël, constitue une cible militaire légitime dans la mesure où elle relaie la propagande de l’un des belligérants. Un argument spécieux : le droit international humanitaire précise que la propagande, inhérente à tout conflit, a pour but de soutenir le moral de la population et ne peut être considérée comme un objectif militaire. Les “médias de propagande” ne remplissent en aucun cas des critères comme la “contribution effective à l’action militaire” ou “l’avantage militaire précis” requis pour justifier leur destruction.

Quant aux professionnels de l’information, ils bénéficient du même statut que les personnes civiles et doivent être protégés en tant que telles. Rien, absolument rien, n’autorise l’assimilation des journalistes en particulier et des médias en général à des objectifs militaires.

Les autorités israéliennes ont manifestement choisi d’ignorer le droit. Tout comme d’ailleurs l’OTAN quand ses forces ont bombardé, en pleine guerre du Kosovo, les bâtiments de la télévision serbe de Belgrade, provoquant la mort de 16 personnes. Ou l’aviation américaine lorsqu’elle a détruit les locaux d’Al-Jazira à Kaboul et à Bagdad. Hélas, la logique de guerre l’emporte toujours sur le respect de ces lois. Même pour des pays qui se targuent d’être des Etats de droit et d’en exporter le modèle de libertés et de démocratie.

Evidemment, les propos tenus sur certains de ces médias – par exemple, ce feuilleton rageusement antisémite diffusé par Al-Manar – nous indignent, et c’est un faible mot. Une indignation qui ne peut cependant justifier qu’on transgresse les règles établies par la communauté des nations. Sans se gargariser de grandes phrases, il faut rappeler que la fin ne justifie jamais tous les moyens. Sauf à se déconsidérer et, du même coup, à disqualifier les valeurs qu’on est censé défendre.

La liberté de la presse que chacun invoque du haut des tribunes, trémolos dans la voix, n’est pas seulement valable pour soi-même et ses amis. Elle doit aussi l’être pour ses ennemis.