1914-2014, des Balkans à l’Ukraine

Sommes-nous les nouveaux «somnambules» – pour reprendre le mot de l’historien Christopher Clark (1) – marchant à la guerre dans une sorte de conscience impuissante, l’Ukraine figurant les Balkans d’aujourd’hui ?

Les apparences inquiètent : rodomontades paradiplomatiques, réponses symboliques aux symboles de l’autre, échanges de récits historiques trafiqués, menaces brandies sans souci des moyens, acteurs locaux échappant aux marionnettistes qui feignent de les organiser : 2014 semble singer 1914.

Les différences sont pourtant claires. Les grands acteurs en cause, Russie, pays occidentaux, savent que la «solution militaire» n’en est pas une – contrairement aux emballements acceptés de 1914. Ce, pour de multiples raisons. Tout d’abord, l’arme nucléaire change radicalement en Europe la perspective d’usage de la force. De plus, sur ce même continent européen existe un rapport de forces conventionnelles dont l’Occident n’a nulle envie d’user, mais qui, globalement, n’est guère en faveur des forces russes. Enfin, nous sommes tous, en Europe, héritiers d’un XXe siècle qui nous a enseigné l’horreur de la Grande Guerre et la difficulté des occupations de terrain, et légué l’habitude du dialogue, après les apostrophes.

Constats rassurants, mais pas trop. Nous sommes, aujourd’hui, plus confrontés aux récits croisés de la crise qu’à la crise elle-même. L’amplification médiatique immédiate du moindre incident, de la plus médiocre occupation de bâtiment, nourrit l’incandescence des échanges. Les «récits locaux» de la crise, portés à ébullition, construisent les propagandes qui renforcent au jour le jour les «grands récits» : d’un côté, sur l’éternel retour de l’ogre russe, de l’autre, sur un Occident méprisant, à la fois décadent et fascisant. L’articulation propagande – médias n’est pas nouvelle : la Grande Guerre a, il y a un siècle, franchi dans le domaine quelques sommets. Mais elle est ici portée à un niveau inédit et mal maîtrisable.

Autre sujet d’inquiétude : le blocage, ou l’évanescence, des institutions multilatérales – le multilatéralisme organisé est aussi un héritage lointain de la Grande Guerre. L’ONU ne pipe mot de la situation ukrainienne. L’OSCE hiberne à contre-saison, son nom à peine prononcé. L’Union européenne (UE)ronchonne en suivant une Amérique peu sûre de ce qu’elle veut, et en décidant de sanctions symboliques qui renforcent à Moscou l’image de son impuissance.

On sait aussi que les acteurs locaux peuvent vraiment échapper à la raison des «grands» : les Balkans, voici cent ans ou dans les années 90, nous le rappellent. Poutine – Machiavel tire-t-il les ficelles à l’est de l’Ukraine ? Pour le croire, il faudrait être bien confiant dans l’organisation et l’efficacité russes ! Le danger est bien que, demain, les petites «minorités agissantes» d’Ukraine, surfant sur l’emballement médiatique, l’impuissance des autorités de Kiev, les réactions brouillonnes des puissances, bref la dynamique de la crise, imposent leur désordre contre la volonté et les intérêts stratégiques des «gens sérieux».

Qui peut aider dès lors à résoudre la crise ? L’un des risques majeurs qu’ouvre cette dernière est la déconstruction d’un ordre européen que nous croyions pérenne (forums de négociations, textes juridiques). Ce qui survit à cette dévastation, c’est la logique des équilibrages de forces et de l’affirmation de puissance – pas seulement militaire, mais globale. La Russie comprend ce langage, mais elle pense que nous n’avons plus de puissance : plus de volonté, ni de moyens.

Qui peut jouer face à la Russie ? Pas l’Amérique : trop loin. Pas l’Otan : seulement militaire. Pas l’OSCE : en fuite. Pas l’UE : paralysée de contradictions. La France, l’Allemagne, la Pologne, par leurs forces propres, leur héritage historique, leurs dialogues passés avec la Russie, sont seules à pouvoir constituer le contrepoids et l’interlocuteur dont Moscou a de toute évidence besoin. Leur parole, unie, cohérente, peut être assez forte pour gérer avec Moscou le désastre – politique, économique, moral – ukrainien. Gérer avec Moscou ? Oui. C’est la seule manière de sauver l’Ukraine comme entité politique.

Un siècle après 1914, ce retour des nations serait-il une régression ? Non, s’il constitue la synthèse entre ce que la Grande Guerre nous a appris de la durabilité des nations et ce qu’elle nous a appris d’une nécessaire entente collective. Le dernier siècle, tragique pour ces pays, France, Allemagne, Pologne, Ukraine, Russie, peut nous donner la force de cette synthèse. Au doute de l’UEsur elle-même répond l’angoisse sur l’avenir du Vieux Continent : c’est bien la Grande Europe qu’il s’agit de reconstruire.

Dominique David, rédacteur en chef de la revue Politique étrangère.


(1) «Les Somnambules. Eté 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre», Flammarion, 2013.

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