1978-2009 : de la révolution islamique

C’était il y a trente et un ans… en 1978. Cette année-là, le mois de mouharram, ce mois de deuil – durant lequel s’était déroulé le martyre de l’imam Hussein à la bataille de Karbala, en 680 -, avait commencé le 1er décembre. Il avait vu une accélération de l’irrésistible mouvement venu des tréfonds de la société iranienne et qui en quelques semaines allait balayer la plus vieille monarchie du monde, fondée par Cyrus 2 500 ans auparavant.

Le 11 décembre 1978, jour de l’Achoura, celui de la mort de l’imam Hussein, jour le plus sacré du calendrier chiite, une mutinerie éclate dans la caserne de Lavizan, qui abrite au nord de Téhéran la prestigieuse Garde des immortels, unité d’élite aéroportée de l’armée impériale. Quelque 72 officiers et sous-officiers sont tués par les mutins, 72, c’est le nombre exact de «martyrs» censés être tombés à Karbala au côté de l’imam Hussein. Les Iraniens virent dans cette coïncidence un signe du destin.

A partir de ce jour de l’Achoura, le régime impérial allait s’effondrer comme un château de cartes. Cinq semaines plus tard, le 16 janvier 1979, le chah et son épouse quitteront leur pays. Le 1er février suivant, l’ayatollah Khomeyni arrivera à Téhéran accueilli par une marée humaine après quatorze ans d’exil. Et, le 11 février, l’armée iranienne, en annonçant sa «neutralité», donnera les clefs du pays à une coalition hétéroclite, allant de la gauche marxiste aux islamistes, dans laquelle Khomeyni bientôt imposera son pouvoir absolu.

Cette année, l’Achoura a eu lieu dimanche 27 décembre. Et les miliciens bassidji, équivalents symboliques pour le régime islamique de la Garde des immortels pour l’armée impériale, ont dû reculer en de nombreux endroits face aux assauts de la foule. En Iran désormais, comme en 1978, la peur est moins forte que la colère. Certes, l’histoire ne se répète jamais à l’identique. Nul ne sait jusqu’où peut aller le régime actuel, dans l’action répressive à l’intérieur ou dans la provocation militaire à l’extérieur, afin de se maintenir au pouvoir. Et il serait hasardeux de prédire qu’à l’instar du régime du chah, il ne survivra pas deux mois à l’Achoura.

Cependant, les images qui nous parviennent aujourd’hui, saisies par des téléphones portables, évoquent de manière troublante celles qui avaient tant ému l’Occident il y a trente et un ans. Aujourd’hui comme hier, des manifestants désarmés, où se mêlent étudiants occidentalisés et femmes voilées, jeunes et vieux, riches et pauvres, affrontent à mains nues les forces de l’ordre. Aujourd’hui comme hier, les Iraniens montent la nuit sur les toits pour crier : «Allah Akbar !» Et le «Mort au chah !» de jadis s’est transformé en «Mort à Khamenei !». Il existe pourtant une différence fondamentale entre 1978 et 2009.

Hier, le moteur de la révolution était le rejet de l’Occident et de la démocratie qui lui était associée. Ainsi, lorsque, le 5 août 1978, le chah, sentant les événements lui échapper, annonça des élections libres pour l’année suivante, l’opposition menée par Khomeyni rejeta avec dédain cette perspective. Et, en janvier 1979, elle ne laissa pas la moindre chance au libéral Chapour Bakhtiar, opposant de toujours au chah, qui voulait dessiner une troisième voie, démocratique, entre la monarchie autoritaire et la dictature islamiste. L’état d’esprit des Iraniens est aujourd’hui très différent. Le mouvement qui est né le 12 juin à la suite du détournement du résultat de l’élection présidentielle a pour moteur la liberté, l’Etat de droit, la démocratie, l’égalité des sexes, la réconciliation avec le monde extérieur.

Parti de la simple contestation de la fraude électorale, il remet aujourd’hui en cause le fondement même du régime, le velayat-e-faqhi , qui instaure la subordination du politique au religieux. Sur les toits de Téhéran, de Chiraz, d’Ispahan, dans la nuit de dimanche à lundi, les Iraniens criaient «Allah Akbar». Mais on entendait aussi l’appel à remplacer par une «république iranienne» digne de ce nom la «république islamique» fondée par Khomeyni.

Michel Taubmann, journaliste, auteur avec Ramin Parham de Histoire secrète de la révolution iranienne.