2010 en Europe, annus horribilis ? Pas sûr…

Vue d’Europe, l’Europe va mal. On ne risque pas de l’ignorer. L’actualité européenne suscite une batterie de commentaires quotidiens des plus déprimants. 2010 fut à cet égard un très bon cru : matraquage à saturation des nouvelles et des prophéties les plus apocalyptiques sur l’état présent et à venir du Vieux Continent.

Les faits. A l’exception de l’Allemagne, les pays de l’Union européenne ont connu cette année une activité des plus faibles. Les perspectives pour 2011 sont à peine meilleures. La croissance dépassera péniblement 1,5 % ; le taux de chômage moyen approche 10 %. Les cures d’austérité budgétaire qu’impose la situation des finances publiques sur le Vieux Continent feront sentir leurs premiers vrais effets en 2011 – ajoutant à la déprime ambiante. Difficile de ne pas céder à l’impression que “partout ailleurs, c’est mieux” – notamment aux Etats-Unis où la croissance devrait être de 3 % en 2011, pour ne pas parler des économies émergentes d’Asie.

Difficile de ne pas en conclure que, parmi les riches, l’Europe est le groupe qui se sort le moins bien de la crise 2008-2009, cette tornade venue des Etats-Unis et qui doit plus, dit-on, à leur type de capitalisme qu’au nôtre… Amer paradoxe ! Injustice historique ! Et le plus mal portant en Europe serait le noyau dur de l’Union européenne (UE) : la zone monétaire formée par les dix-sept pays qui ont choisi l’euro pour devise. C’est pourtant la partie la plus intégrée de l’UE, la plus accomplie, la plus porteuse d’espoir dans un monde qui, demain, s’organisera autour de quatre ou cinq grandes zones monétaires.

C’est la partie de l’Europe qui aurait dû être la mieux protégée de la tourmente déclenchée en 2008 par les Dalton de la finance opérant depuis le bas Manhattan dans un quartier nommé Wall Street. On le sait, il n’en a rien été. La zone euro est malade.

Injustice, là encore : le poids de la dette nationale et le déficit des finances publiques sont plus lourds aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne que dans l’ensemble de l’union monétaire européenne. Mais c’est elle qui a la fièvre. Bien sûr, elle a ses cow-boys qui, de l’Irlande à la Grèce en passant par le Portugal, ont joué avec les lois du club d’une manière irresponsable – même s’il ne faut jamais oublier que le mauvais exemple a d’abord été donné par ces vestales autoproclamées des règles que sont l’Allemagne et la France.

Mais la zone euro souffre d’un mal plus profond. C’est un défaut de fabrication. Il est typique de la manière de faire de l’UE. Elle proclame des politiques communes sans se donner les moyens de les faire vivre. Pas un économiste, qu’il soit sympathisant de l’école ultralibérale ou partisan de la planification nord-coréenne, ne croit qu’une union monétaire puisse marcher sans ses deux jambes : une banque centrale commune, d’une part ; une politique budgétaire commune, de l’autre. Nous avons l’une, pas la seconde. A la première grande secousse conjoncturelle – et la crise de 2008-2009 se situe au plus haut sur l’échelle de Richter -, les situations budgétaires asymétriques au sein de la zone euro ont menacé celle-ci d’explosion.

Si l’on veut une version optimiste de l’année européenne, on oubliera tout cela. Ou plutôt, on y ajoutera que le grand charme de l’UE, c’est d’avancer dans l’épreuve. Au bord du précipice, elle s’est dotée d’un mécanisme de solidarité face aux crises de paiement que connaissent certains Etats de la zone ; les dix-sept progressent vers une plus grande harmonisation de leurs politiques budgétaires ; leur devise reste solide, prisée de toutes les banques centrales. Bref, l’intégration économique et monétaire avance, au fil des drames, des sommets à répétition et des communiqués communs à peine intelligibles.

Cela dessine-t-il un projet d’avenir ? Est-ce suffisant pour entretenir l’espérance d’une présence singulière de l’Europe sur la scène internationale, la perspective de compter demain dans un monde où la vitalité démographique, le dynamisme, l’optimisme semblent être du côté du Sud, pas du Nord ? Pour répondre à cette interrogation et cesser de cultiver le spleen qui nous afflige, il faut solliciter des observateurs non européens de la construction européenne. En voici un.

Il s’appelle Moisés Naim, 58 ans, intellectuel et ancien ministre vénézuélien, installé depuis des années aux Etats-Unis, à New York, ex-patron de la célèbre revue Foreign Policy et spécialiste des relations internationales. Dans un article de l’International Herald Tribune, M. Naim imagine “ un monde sans une Europe intégrée et influente”. Ce serait “pire pour tout le monde”, écrit-il. Pourquoi ? Parce que l’Europe entend “irradier des valeurs qui sont aussi rares que nécessaires aujourd’hui”.

Elle est une école de règlement pacifique des conflits : “Un monde avec un continent (l’Europe) qui préfère faire des erreurs en s’efforçant d’éviter la guerre est meilleur qu’un monde où des superpuissances à la gâchette facile se moquent bien de faire des erreurs en lançant des guerres dites préemptives.” Il salue son engagement en faveur des libertés. Un peu désinvolte pour les Etats-Unis, il se demande qui, hormis l’Europe, va défendre les droits de l’homme dans le monde d’aujourd’hui – “le Parti communiste chinois ou la Russie de Poutine ?”

L’Europe prétend – parfois – incarner un capitalisme à vocation sociale : “Alors que les Etats-Unis tolèrent passivement une redistribution massive de la richesse au profit de leurs citoyens les plus riches et que la Russie et la Chine célèbrent des oligarchies accumulant d’inimaginables fortunes, l’Europe a encore l’aversion des inégalités.”

“Je ne sais pas si l’ambitieux projet d’intégration européenne survivra aux énormes difficultés qu’il rencontre aujourd’hui, conclut-il. Mais je sais que s’il échoue, c’est le monde entier qui en paiera les conséquences.” Faut-il être vénézuélo-new-yorkais pour dire du bien de l’Europe ?

Alain Frachon

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