75e anniversaire du Débarquement : « Le commerce et le tourisme gagnent la bataille sur la mémoire »

La relance du « business mémoriel » qui s’annonce avec les célébrations du 75e anniversaire du Débarquement en Normandie invite à revenir sur l’évolution de ces cérémonies.

Quatre étapes peuvent être rappelées : leur première retransmission télévisée en 1964 ; la reconstitution de l’assaut de la pointe du Hoc en 1974 ; la venue de Ronald Reagan et de la reine d’Angleterre en 1984 ; celle de treize chefs d’Etat en 1994. Des gestes symboliques conçus pour faire date s’y ajoutent, comme « l’étreinte historique » de Gerhard Schröder et Jacques Chirac en 2004.

On ne peut pas attendre de ces commémorations qu’elles garantissent la transmission de la mémoire de cette période connue pour marquer le début de la libération de l’Europe, même si l’issue de la bataille de Stalingrad, en février 1943, beaucoup plus meurtrière que le débarquement de Normandie, a constitué un tournant vers la défaite du régime nazi.

Quelques chiffres laissent cependant songeur sur la portée éducative de ces mises en scène mémorielles. Aux 21 % de jeunes de 18 à 24 ans qui déclarent n’avoir jamais entendu parler du génocide des juifs s’ajoute une perception très floue de ce qu’a été la Shoah. Environ 80 000 juifs de France morts en déportation et 60 millions de morts pendant la seconde guerre mondiale n’empêchent pas la résurgence actuelle de l’extrême droite en Europe.

Les inquiétudes d’Hannah Arendt

Et si, justement, la mise en scène desservait la mémoire ? Prolongeant les inquiétudes d’Hannah Arendt sur l’amnésie du monde moderne, la question ouvre plusieurs voies de réflexion. Si l’on s’en tient aux commémorations du Débarquement, une mécanique implacable semble avoir permis qu’au fil du temps le simple et solennel hommage aux morts se soit laissé gagner par de multiples enjeux : mémoire et transmission, certes, mais aussi patrimoine, tourisme, commerce et valorisation internationale du territoire.

Au fur et à mesure qu’ont disparu les acteurs de 1944, la mise en spectacle s’est substituée au témoignage. Elle entremêle plusieurs pratiques.

Les premières, très officielles et fortement médiatisées, sont celles qui réunissent des chefs d’Etat, en nombre plus ou moins important, sur l’un ou quelques-uns des lieux emblématiques du Débarquement, en présence de vétérans, d’élus et, sécurité oblige, d’une frange de la population dûment contrôlée. Discours, solennité, marques ostensibles de fraternité visent à entretenir la mémoire, et peut-être même davantage : à afficher un horizon de paix.

Une deuxième catégorie de pratiques donne à l’événement toute sa dimension politique internationale et en fait un instrument de soft power. Le discours de Reagan à la pointe du Hoc en 1984 en est sans doute l’exemple le plus représentatif : dans un contexte marqué par la crise des euromissiles, le président américain tire profit de la circonstance et de sa diffusion mondiale pour réaffirmer le rôle de leader du monde libre tenu par les Etats-Unis.

Mais, pour l’essentiel de la population, d’autres pratiques offrent un spectacle de substitution. Il s’agit notamment des parades organisées par les nombreux collectionneurs de véhicules et engins militaires d’époque. Leur souci d’authenticité n’est pas dépourvu d’ambiguïtés : uniformes plus vrais que nature, reconstitution de campements et défilés relèvent d’avantage du spectacle et d’une certaine nostalgie que du travail de mémoire et de l’hommage aux victimes.

Sandwiches, bières, café

La multiplication des boutiques de militaria et de « musées » peu soucieux d’exigence historique participe de ces pratiques qui visent à entretenir la représentation d’un été 1944 au cours duquel une Normandie encore très rurale a découvert, fascinée, la modernité technologique à l’américaine. La réalité des combats, la destruction de Saint-Lô, de Caen ou du Havre ne trouvent évidemment guère de place dans ces pratiques qui sont en revanche plus compatibles avec les bals d’époque et les festivités, à tel point que l’on a pu parler indifféremment de commémorations ou de « D-Day Festival ». Un glissement identique confond discours sur la mémoire et transmission avec diverses attractions proposant de revivre « l’expérience » du Débarquement.

La liste inépuisable des sandwiches, bières, cafés et restaurants qui se vendent et se digèrent au nom de la mémoire constitue la quatrième catégorie de ces pratiques. Le commerce et le tourisme gagnent la bataille.

La mémoire est-elle encore le véritable sujet ? L’évolution des commémorations du Débarquement s’accompagne désormais d’enjeux économiques et territoriaux considérables. En témoignent des initiatives de la région pour développer le tourisme de mémoire et « valoriser la destination Normandie auprès des visiteurs du monde entier, en lien avec la démarche d’inscription des plages du Débarquement à l’Unesco ». S’y immiscent, par l’entremise des collectionneurs de véhicules, d’armes et d’uniformes militaires, des enjeux idéologiques qui, prenant eux aussi prétexte de la mémoire, cultivent une nostalgie douteuse et une fascination pour les engins de guerre.

On en vient à se demander ce que commémorations et tourisme mémoriel font à l’histoire et à la mémoire. Le parallèle peut être établi avec diverses tendances à l’œuvre dans les industries culturelles : star-système, médiatisation, mise en spectacle, produits dérivés, reproduction à grande échelle… autant de modalités par lesquelles l’économie prend le pas sur la culture, en même temps que la culture sert à rendre plus profitables nombre d’activités économiques ou à renforcer l’attractivité de territoires à la peine. Les pratiques commémoratives se mêlent aux loisirs et à la distraction. Jusqu’à l’oubli ?

Bertrand Legendre, professeur à l’université Paris-13. Il est l’auteur du roman L’Homme brut (Editions Anne Carrière, 2018).

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *