A la fin de l’histoire, la zone euro survivra

Si la souveraineté de l’Union entrait aujourd’hui en lutte avec celle des Etats, on peut aisément prévoir qu’elle succomberait ; je doute même que le combat s’engageât jamais d’une manière sérieuse (…). Si (un de ces) Etats voulait retirer son nom du contrat, il serait assez difficile de lui prouver qu’il ne peut le faire. Le gouvernement fédéral, pour le combattre, ne s’appuierait d’une manière évidente ni sur la force, ni sur le droit.”

Alexis de Tocqueville (1805-1859), auteur de ces remarques sur la jeune Amérique, fut l’observateur étranger le plus perspicace à s’être penché sur ce pays. Il ne sut pourtant pas prévoir la guerre de Sécession.

De la même façon, j’ai constaté que les Américains les mieux informés estiment que la zone euro ne survivra pas. Cela est dû au fait qu’ils la considèrent comme un mariage de convenance économique, tout comme Tocqueville voyait les Etats-Unis comme un mariage de convenance politique.

PARALLÈLE ÉCLAIRANT

Le parallèle est inexact, mais il est éclairant. Inexact, parce que la zone euro n’est pas un pays. Si elle en était un, les difficultés économiques qu’elle connaît seraient faciles à gérer. Eclairant, parce qu’il montre que la survie d’une construction politique dépend de la puissance des forces centrifuges et centripètes à l’oeuvre en son sein.

Dans le cas américain, les premières étaient suffisamment fortes pour convaincre la confédération de faire sécession, mais les secondes furent en mesure de la défaire.

Que peut-on dire des forces à l’oeuvre dans la zone euro ? Les forces économiques centrifuges sont on ne peut plus claires.

En premier lieu, du fait que la zone euro est une union monétaire, sans soutien budgétaire, la pression de l’ajustement s’exerce sur des marchés du travail notoirement rigides. Comme l’objectif fixé en commun est une inflation faible, cela se traduit par une pression à la baisse sur les salaires nominaux. Ce qui entraîne une flambée du chômage, un effondrement des économies et une déflation par la dette.

Deuxièmement, la naissance de l’euro a coïncidé avec un boom mondial du crédit. La convergence des taux d’intérêt consécutive à sa création fut renforcée par la disparition des spreads (écarts de taux) de risque.

Il en résulta une forte augmentation des prêts transfrontaliers aux secteurs tant privés que publics, un allégement des pressions en vue de la consolidation budgétaire des pays fortement endettés (comme l’Italie), et l’émergence d’énormes déséquilibres des paiements et divergences de compétitivité.

Puis vinrent les chocs financiers, qui provoquèrent l’arrêt brutal des prêts, un effondrement des emprunts et dépenses privés, et une vague de crises budgétaires.

Troisièmement enfin, face à une telle crise, la zone euro ne dispose d’aucun moyen efficace pour soutenir les systèmes bancaires, financer les pays en difficulté ou obtenir l’ajustement des économies créancières et débitrices.

C’est l’improvisation qui l’emporte : on redessine l’avion de la zone euro alors qu’il est en train de se crasher. Examinons à présent les forces politiques centripètes. J’en citerai deux.

GÉNÉREUX ÉTATS-PROVIDENCE

Tout d’abord, la solidarité reste largement nationale. N’oublions pas que nous avons affaire aux Etats-providence les plus généreux du monde. Et pourtant, l’apport d’un financement transfrontalier assez modeste visant à aider les économies en difficulté s’est avéré très difficile. C’est la raison pour laquelle la Banque centrale européenne est apparue de facto comme le principal financier transfrontalier.

En second lieu, le pouvoir reste aux mains des Etats membres. Dans le cas de l’euro, le pouvoir est concentré entre les mains de l’Allemagne, principal pays créancier.

Sur le plan politique, cela oblige la zone euro à fonctionner non comme un pays, mais comme un arrangement entre plusieurs pays. Les Allemands ont compris ce problème dès le départ. Il a bien souvent échappé aux Français.

Venons-en à présent aux idées. La principale force centrifuge est le large désaccord sur ce qui a mal fonctionné et sur la façon de le réparer. Le fait notamment que la vision dominante en Allemagne est que cette crise trouve son origine dans l’indiscipline budgétaire. D’autres affirment (à juste titre) que le problème principal a été l’excès de prêts, la divergence des compétitivités et les déséquilibres extérieurs.

Ce désaccord est important car il est impossible d’imposer des ajustements. En raison de l’option de sortie, ils doivent être négociés. Dans une telle négociation, les pays créanciers doivent comprendre leur rôle dans la crise. S’ils souhaitent préserver leurs excédents, ils doivent financer leurs emprunteurs.

S’ils veulent être remboursés, ils doivent accepter de creuser leurs déficits. Les deux côtés – finance et échanges – doivent être alignés.

Ces forces centrifuges sont-elles suffisamment puissantes pour faire exploser le système ? Pour pouvoir répondre, il faut aussi prendre en compte les forces centripètes. La principale force économique préservant aujourd’hui l’intégrité du système est la peur d’un éclatement.

INVESTISSEMENT DES ÉLITES EUROPÉENNES

Beaucoup croient que la monnaie unique apportera à long terme un avantage économique positif. La principale force politique est l’engagement dans l’idéal d’une Europe intégrée, ainsi que l’énorme investissement des élites européennes dans ce projet. Cette motivation essentielle est souvent sous-estimée par les observateurs extérieurs.

Si la zone euro n’est pas un pays, elle est beaucoup plus qu’une simple union monétaire. Pour l’Allemagne, son membre le plus important, la zone euro est la touche finale d’un processus d’intégration avec ses voisins qui a contribué à assurer la stabilité et la prospérité après les désastres de la première moitié du XXe siècle. Pour les principaux pays membres, les enjeux sont immenses.

Ainsi, la grande idée qui rassemble les différents membres est celle de leur place en Europe et dans le monde. Les élites politiques et une grande partie de la population des pays membres continuent de croire au programme arrêté après-guerre.

En termes plus étroitement économiques, rares sont ceux qui pensent que la flexibilité des taux de change serait utile. Beaucoup persistent à croire que des dévaluations ne feraient qu’augmenter l’inflation.

S’il ne s’agissait que d’un mariage de convenance, on s’acheminerait probablement vers un divorce difficile. Mais l’Europe est bien plus que cela, même si l’on reste encore loin d’une union fédérale.

L’issue la plus probable devrait prendre la forme d’un compromis entre les idées germaniques et une réalité européenne brouillonne. Le soutien des pays en difficulté se renforcera. L’inflation allemande augmentera et ses excédents extérieurs diminueront. L’ajustement se réalisera. Le mariage sera toujours insatisfaisant. Mais il survivra

Par Martin Wolf, éditorialiste économique.

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