Abus sexuels: questionnements sur l’exposition des victimes

D’abord, des révélations publiques, une invitation au partage (#Metoo), puis à la délation (#balancetonporc). C’est à présent un déballage confus et contagieux dans un tumulte peu propice à la réflexion. A chaque jour son lot de déclarations inédites, ou redites, précurseur de nouvelles révélations immédiatement relayées par les médias numériques et les réseaux sociaux.

Aucune région, aucune société, aucun secteur ne semble épargné. Enfin presque. Il faut dire que toutes les femmes n’ont pas les mots pour partager, les armes, le statut (ou la confiance dans le système) pour révéler ou dénoncer, ou l’envie de le faire. Le «sujet» pourtant, et on peut le regretter, n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est l’exposition publique qu’il en est fait; exposition méritoire ou exhibition importune?

Je suis perplexe, tant le scénario lui-même est improbable. Vous êtes victime, vous deviendrez coupable. Vous parlez, vous serez jugée. Vous gardez le silence: complice par omission. Vous ne voulez pas prendre position: désolidarisée. Vous doutez: traître. Excédée: lâche. Dérision: salope. Paroles libératrices?

«Conditions générales» des relations consenties

Je m’interroge sur les vertus de cette mise à nu virtuelle. Syndrome de la société aux milliers d’«amis» (et tout autant de «harceleurs»), la solitude de chaque victime, face à elle-même, face à son agresseur, face au «système», voire face au juge, doit être d’autant plus intense que son exposition est totale. La vague de soutien virale qui semble porter les femmes publiques pourrait en fin de compte bien engloutir celles qui ne le sont pas. Paroles salvatrices?

Je suis circonspecte de l’appel à la dénonciation. Premier acte du scénario pénal, elle n’est pas sans conséquences et sans risques, et ne devrait intervenir qu’avec un accompagnement adéquat au besoin devant les autorités compétentes. Dénonciation émancipatrice?

Je suis défiante de cette confiance presque aveugle que l’on paraît vouloir placer en la «normatisation». La relative impuissance des dispositions civiles et pénales existantes en matière d’atteintes à l’intégrité corporelles et de harcèlement devrait pourtant être de nature à ébranler cette confiance.

Est-ce à dire que tout peut, et doit être réglementé, codifié – code de navigation des relations humaines – et tout écart sanctionné civilement voire pénalement? Qu’il n’y a plus de place pour l’évolution sociale consensuelle? Que l’on ne peut pas avoir confiance en l’intelligence humaine pour cadrer la bête qui sommeille en (certains de) nous? Et que deviendra la spontanéité dans cette société surréglementée? Je vois déjà poindre les «conditions générales» des relations consenties, dont l’acceptation deviendrait le prérequis de toute forme d’interaction humaine. Je pressens l’atmosphère pesante des salles d’audience – virtuelles elles aussi? – où l’on débattra des nuances, des ressentis, des malentendus, des grossièretés et des abus crasses, en quête d’improbables limites. Appel salutaire à la réglementation?

Dialoguer plutôt que fustiger

Le combat est méritant et le débat capital, sans conteste. Ce qui l’est moins, c’est la publicité incontrôlée et incontrôlable qui l’accompagne. Il est certes primordial que les femmes (et les hommes) identifient et expriment leurs besoins et leurs limites, préliminaire incontournable mais délicat tant l’écart entre les attentes des unes et des autres peut être abyssal, reflet de personnalités, de sensibilités, de vécus différents, d’une diversité culturelle et sociale qui fait la richesse de nos sociétés.

Il est également impératif que les hommes (et les femmes) reconnaissent et comprennent leurs écarts, (im)posent leurs limites, et les respectent ou les fassent respecter au besoin, et se sentent libres de et légitimés à le faire. Il faut cependant pour cela inciter au dialogue. Un tel dialogue ne saurait s’instaurer à l’échelle universelle au risque de l’enliser. Soyons vigilants à ne pas nous égarer en route, sous peine de voir la banalisation, l’indifférence, pire la lassitude prendre le dessus, au détriment en fin de compte de celles que la douleur ou la pudeur réduisent (encore) au silence.

Isabelle Fellrath, avocate.

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