Adieu Bagdad la cosmopolite !

Après la prise de Mossoul par les combattants armés de Daesh (l’Etat islamique en Irak et au Levant, EIIL), un présentateur de la télévision bagdadienne s’est indigné : « Ce n’est pas la vraie version de l’islam ! Ce n’est pas l’islam ! » L’homme, légèrement barbu, chemise boutonnée jusqu’au col, sans cravate, s’exprimait d’une voix faible et empreinte de tristesse au sujet d’un « islam authentique ». Ce fameux islam dont tout le monde parle, mais que nul ne connaît. Même ce présentateur irakien qui, par ses vêtements, sa coiffure et ses grandes lunettes carrées, imite les intellectuels musulmans d’Iran ne nous dit pas où trouver cette version de l’islam, conservée depuis des siècles comme un trésor perdu dans un des contes énigmatiques des Mille et Une Nuits.

Sans aucun doute, il entend par là l’islam des philosophes de la période médiévale, Ibn Arabi, d’Avicenne, d’Averroès, et des poètes tels qu’Abu Nuwas ou Al-Mutanabbi. Toujours la même liste de noms cités sans distinction ! Les écrivains les plus brillants, dont les noms évoquent un islam éclairé, sont souvent mis dans le même sac, sans égard pour le contexte historique dans lequel ils ont vécu.

C’est par exemple ce qu’a fait le journaliste et expert du monde arabe Desmond Stewart (1924-1981) dans un de ses plus beaux livres sur Bagdad, New Babylon. A Portrait of Iraq (« Nouvelle Babylone. Un portrait de l’Irak », 1956), coécrit avec le poète et romancier écossais John Haylock (1918-2009). Ce dernier, homosexuel, avait troqué l’intolérance londonienne des années 1950 contre l’ouverture d’esprit de Bagdad. Ces deux écrivains talentueux ont lu l’histoire de l’islam de façon linéaire. Ils ont sélectionné avec soin les plus belles images de différentes époques et les ont mises en relation avec les avancées sociales, culturelles et littéraires de Bagdad et d’autres villes du monde arabo-musulman dans les années 1950 et 1960.

UNE VILLE EN MOUVEMENT PERPÉTUEL

On parle toujours de la ville islamique comme si son identité avait été forgée par la religion. Quand on souligne les mutations de la ville à l’âge d’or de l’empire islamique, la religion et les Saintes Ecritures sont innocentées. La ville est en mouvement perpétuel et il est impossible de parvenir à une définition précise et rigoureuse du concept de « ville islamique ». Dès que l’on essaie de l’appréhender ou de le définir, il s’évapore.

La religion, quant à elle, repose sur des textes sacrés que leur stabilité caractérise. L’islam est une religion eschatologique marquée par une très forte tendance au puritanisme. Lors des crises sociales ou politiques, ce puritanisme vient contrer toute évolution dans la cité et le texte reprend toute son importance.

Des oulémas dissidents ou extrémistes s’arment du texte pour récupérer la pureté des premiers jours de l’islam. Cependant, chaque fois qu’un crime est commis, on dit que ce n’est pas le fait de l’islam authentique. En réalité, l’islam échappe par là sans cesse à la nécessaire critique historique ! L’astuce des intellectuels arabes est d’avoir fait de l’islam un phénomène qui ne se montre jamais dans sa totalité. C’est un labyrinthe conceptuel, une sorte de nébuleuse qui nous plonge dans la plus grande confusion.

Certes, l’islam n’est pas qu’une religion, c’est aussi une civilisation. L’épopée narrative que l’orientaliste André Miquel a résumée comme fantastique et exotique, et dont les événements fascinants se déroulent dans un Orient qui captive et passionne, provient bien de l’islam. Les manuscrits de la littérature érotique issus de la Bagdad abbasside (750-1258), et toutes les histoires sensuelles qui étaient l’apanage des sociétés luxurieuses et libres, proviennent de l’islam. Le processus terrifiant du djihad sacré et du déracinement des peuples – dont la version de l’EIIL est peut-être l’expression actuelle – provient lui aussi de l’islam.

Beaucoup d’intellectuels arabes ont imité certains orientalistes en ce qui concerne les relations avec l’histoire. Dans leur conception, l’histoire a une nature totalitaire qui prend sa source très loin dans le passé et domine tous les aspects du présent.

Ainsi, la modernité sociale, culturelle et politique dans le monde arabe au XXe siècle est considérée comme la continuité de la ville islamique et non comme une rupture. Il régnait visiblement une nostalgie pour l’expérience historique de l’islam chez les orientalistes ; cependant, cette expérience était révolutionnaire aux yeux des intellectuels arabes. Ces derniers n’ont donc pas regardé la modernisation de leurs communautés en termes de coupure avec le passé ou d’insertion dans l’Occident, mais dans l’idée d’effacer ou de cacher celui-ci. Certains occidentaux (dont Desmond Stewart) les y ont encouragés et ont recherché dans le passé la source de leur modernité propre. En fin de compte, c’est ce qui nous a donné l’EIIL.

BAGDAD ADOPTÉE PAR AGATHA CHRISTIE

Je ne présenterai pas ici Desmond Stewart comme un érudit de l’islam ou du monde musulman. Pour tout avouer, j’ai du mal à prendre ses livres au sérieux. Je le mentionne en sa qualité de brillant intellectuel britannique ayant vécu à Bagdad avant la révolution. Son roman, bellement intitulé The Unsuitable Englishman (« L’Anglais indigne »), devenu A Stranger in Eden (« Un étranger dans l’Eden ») dans une édition ultérieure, décrit toutes sortes de faits et de personnages.

A l’époque, le roman a essuyé un rejet aussi catégorique que cruel de la part des élites britanniques et irakiennes. Les Anglais n’ont guère apprécié leur peinture en classe coloniale du raj (« empire ») britannique, l’élite irakienne, elle, s’est offusquée de cet Anglais révolté et excentrique qui entretenait des relations mystérieuses avec les marginaux du pays. Quoi qu’il en soit, cet ouvrage témoigne et dit à quel point cette ville historique était moderne, aux sens social et culturel du mot, et diverse ethniquement et politiquement.

En effet, une élite anglaise et irakienne composée d’intellectuels, d’artistes et de politiques jouissait d’une existence de luxe, à la pointe de la modernité d’une ville occidentalisée, sans ressentir ni malaise identitaire ni souffrance morale. Agatha Christie appartenait à cette élite. La reine du roman policier a écrit deux livres ayant pour cadre Bagdad (Meurtre en Mésopotamie et Rendez-vous à Bagdad). Cette ville, elle l’avait découverte en 1928, lorsqu’elle était mariée à Archibald Christie, pilote de la Royal Air Force dont elle a gardé le nom après son divorce. C’est à Mossoul qu’elle a rencontré son deuxième époux, Max Mallowan, le célèbre archéologue, quand il travaillait en Irak avec son collègue britannique Campbell Thompson. Mallowan a participé à des fouilles à Mossoul, Khabour, Tell Brak. Il a découvert la citadelle de Shulman Seer et la statue de bronze très connue du roi akkadien Sargon.

La haute société ne connaissait pas la romancière pour son goût français ou son mode de vie parisien, ni comme pianiste ou chanteuse d’opéra à la voix inégalable, ni pour la beauté qui était la sienne dans sa jeunesse. Par contre, elle était réputée pour la passion qu’elle vouait à l’archéologie. Ainsi s’occupait-elle de nettoyer les pièces découvertes par son mari, avant de les recouvrir de son châle bleu. Aujourd’hui, EIIL s’ingénie à détruire ces mêmes antiquités en raison de leur appartenance à des mécréants. Quel paradoxe de constater que mon pays, cosmopolite dans les années 1950… le reste avec EIIL.

LE PEUPLE QUI RÊVAIT DE MODERNITÉ SOCIALE ET POLITIQUE S’EST VU GRATIFIER D’UN CALIFE

Les émirs de Daesh, dont les troupes arrivées aux portes de Bagdad occupent d’ores et déjà la ville de Mossoul, le sont d’une certaine façon. Leurs soldats, des extrémistes tchétchènes, afghans, libanais, pakistanais et marocains, eux aussi sont des étrangers ! De même que la modernité exerçait une puissante attraction, le terrorisme peut séduire, cela est indéniable.

Son attrait vient du type d’Etat qu’il propose : le califat islamique ! Il prétend tirer sa légitimité du Coran. L’islam est ici la doctrine absolue et son histoire officielle repose sur la dualité du prosélytisme et du dijhad. Des mots comme « conquête », « butin », « califat » ou « djihad » ne sont pas simplement des concepts archaïques et figés, ce sont des éléments dynamiques dans la mentalité musulmane sunnite.

La démarche politique de ces mouvements extrémistes repose sur une illusion, étant donné qu’ils vivent dans un monde qui a perdu ses valeurs. Leur vision du monde est par essence nostalgique. Ils considèrent en effet qu’ils ont perdu quelque chose et veulent le récupérer dans l’histoire. Ils voient la politique comme un moyen de compensation de la perte du sacré.

Quiconque s’arrête sur deux époques de Bagdad – dans les années 1960 et aujourd’hui – se demande comment cette ville a pu en arriver à un tel paradoxe. Le peuple qui rêvait de modernité sociale et politique s’est vu gratifier d’un calife, lequel a prononcé un sermon de la prière de vendredi à Mossoul.

Même si ce n’est que le discours d’un muezzin débutant, ses vêtements noirs, sa barbe blanche et son turban ne suffisent pas à cacher l’assassin expérimenté. Desmond Stewart avait-il raison d’être aussi optimiste en déclarant que les califes musulmans étaient plus démocrates que le premier ministre britannique W. E. Gladstone (1809-1898), voire le président américain Thomas Jefferson (1743-1826) ? Sans doute ne pouvait-il pas imaginer le califat de Daesh, ses vêtements effrayants et son épée de Damoclès au-dessus des têtes, dans la ville chargée d’histoire qui avait tant séduit Agatha Christie

Par Ali Bader, ecrivain. Traduit de l’arabe par Maïté Graisse et par l’auteur

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