Adolfo Suárez, l’homme qui tua Francisco Franco

La mort d’Adolfo Suárez, le 23 mars, a provoqué plus d’une surprise. Je ne pense pas au fait, prévisible, que certains de ceux qui le traitèrent avec le plus de brutalité lorsqu’il était Président le couvrent aujourd’hui d’éloges. Ce qui est surprenant, en revanche, c’est qu’on entende souvent que, depuis le coup d’Etat manqué du 23 février 1981, nous sommes tous reconnaissants à Suárez d’avoir démontré, tandis que les balles des putschistes sifflaient autour de lui dans l’hémicycle du Congrès espagnol, qu’il était tout disposé à devenir le héros de la démocratie. C’est surprenant, parce que c’est faux : quand le coup d’Etat eut lieu, personne n’accorda la moindre importance au geste de Suárez – l’un des trois à rester debout face aux putschistes, tandis que tous les autres élus s’allongeaient. La majorité n’y vit que le dernier artifice d’un président opportuniste, faiseur et en bout de course. Beaucoup furent même presque gênés, peut-être parce que ce geste dénonçait, par contraste, le comportement général : la preuve en est que, à peine un an et demi plus tard, Suárez se présenta aux élections et son parti obtint la bagatelle de deux députés.

Cependant on ne cesse plus d’entendre depuis sa mort que Suárez fut un héros ; selon moi il le fut, mais d’un genre particulier, qui explique peut-être la particularité de notre démocratie. Je l’ai appelé un jour un «héros de la trahison». L’oxymore me paraît toujours valable. Qu’est-ce qu’un héros de la trahison ? Nous sommes habitués à faire de la loyauté une vertu, et elle l’est ; mais il y a des moments historiques où la trahison est plus difficile, courageuse et honnête que la loyauté. La transition espagnole a été l’un d’eux. On a beaucoup rappelé, ces jours-ci, que lorsque le roi nomma Suárez président du gouvernement, les démocrates furent horrifiés par le choix de cet arriviste du franquisme, alors secrétaire général du Mouvement national ; on a peu rappelé, en revanche, que ce furent les franquistes les plus durs que cette nomination enthousiasma. C’est naturel : cet homme jeune, habile, séduisant, énergique, kennedien et complaisant était l’un d’entre eux, et la meilleure garantie que le franquisme n’allait pas mourir avec Franco. Quelle immense erreur. En moins d’un an, grâce au dialogue, bien sûr, mais aussi grâce à des tours de passe-passe et des trucs de bonimenteur, Suárez liquida le franquisme et posa les bases de la démocratie. Et ainsi le grand héros se convertit en grand traître, du moins pour les franquistes ; pour les autres, pour presque tous les autres, il devint peu à peu cet intrus au passé sale qui s’était sali les mains en trahissant les siens. Cela, c’est la moitié évidente du prix qu’il dut payer pour sa prouesse.

L’autre moitié est plus secrète, mais à travers elle le destin de Suárez rejoint celui de Tom Doniphon, le personnage d’un western indépassable de John Ford : l’Homme qui tua Liberty Valance. Valance est l’homme le plus dur au sud de Picketwire, un territoire sauvage où se développe la petite ville de Shinbone, et où règne la loi de Valance, celle de la barbarie. J’ai dit : l’homme le plus dur ; c’est inexact : j’aurais dû dire, l’homme le plus dur après Doniphon, l’envers de Valance. Doniphon n’impose pas la barbarie, mais la barbarie est son royaume ; il y trouve tout, y compris un futur prospère avec la femme qu’il aime. Jusqu’au moment où arrive à Shinbone un avocat, Ransom Stoddart, qui apporte dans ses bagages la loi et la civilisation, et qui bouleverse tout. Valance veut éliminer Stoddart pour que la loi n’entre pas à Shinbone, Doniphon, qui a du courage mais aussi l’instinct de la vertu, comprend que le bien est dans la loi et le mal dans la barbarie. Il trahit alors son monde, soutient Stoddart et le fait triompher de la seule manière possible : en tuant Valance et en sauvant la vie de l’avocat. C’est la meilleure chose qui puisse arriver aux gens du sud de Picketwire, car la loi est la seule défense possible des faibles contre les forts, mais c’est aussi le pire qui puisse arriver à Doniphon : tandis que Stoddart lui enlève la femme qu’il aime et part avec elle à Washington pour y mener une carrière politique, lui, incapable de vivre sous une autre loi que celle de la barbarie, perd tout et coule dans le puits de l’histoire.

Il est arrivé quelque chose de semblable à Suárez. En juillet 1976, lorsqu’il devint président du gouvernement, il était l’homme le plus dur au sud des Pyrénées, le franquiste au visage lisse, celui qui connaissait le mieux le régime précédent. Le roi le choisit pour ça : pour tuer Valance ; je veux dire : pour tuer le franquisme. Et il le fit. Mais il ne s’est pas arrêté là ; il engendra aussi une démocratie, démocratie qui, pensait-il, lui serait aussi favorable que la dictature, ou même davantage. C’était ingénu. De même que Doniphon se trompait en croyant que dans la civilisation qu’il créait en tuant Valance il pourrait prospérer avec la femme qu’il aimait, de même Suárez se trompa en croyant qu’il pourrait prospérer dans la démocratie qu’il avait créée en détruisant le franquisme. Doniphon était le meilleur dans le monde de Valance – comme Suárez était le meilleur dans le monde de Franco -, mais il n’était qu’un parmi d’autres dans le monde de Stoddart – comme Suárez en démocratie : le royaume de Doniphon et de Suárez n’était pas de ce monde, celui de la civilisation qu’ils fondèrent, mais de celui de la barbarie qu’ils ont détruite. En tuant Valance, Doniphon se tuait lui-même : la mort du franquisme fut pour Suárez, au fond, une forme de suicide. Ford nous dit que la démocratie américaine se fonde sur un crime réel : l’assassinat de Valance par Doniphon. On pourrait dire que la démocratie espagnole se fonde sur un crime symbolique : l’assassinat du franquisme par Suárez. C’est pourquoi il n’est pas seulement un héros de la trahison : c’est aussi le héros fondateur de notre démocratie.

Bien des années plus tard, Stoddart revient à Shinbone pour assister aux funérailles de Doniphon. Il revient avec sa femme, celle qui fascinait Doniphon, ou qui l’a peut-être fui. Tout a changé au sud de Picketwire. La loi a apporté la liberté, le bien-être, la justice ; tout a changé aussi pour Stoddart, devenu un homme politique important. Quant à son épouse, on devine qu’elle a découvert, mais un peu tard, qu’elle a fait le mauvais choix. Quoi qu’il en soit, nul ne se souvient à Shinbone de qui fut Doniphon : seul Pompey, son fidèle domestique noir, veille son corps ; le croque-mort en a profité pour voler les bottes du mort. Si l’on en juge par la dimension de ses funérailles, le vieux président Suárez a eu plus de chance que le vieux cow-boy ; mais, à en juger par les obscénités, mensonges et vilenies entendues, chacun tirant sur les bottes du mort pour se les approprier, on peut en douter. Peut-être aurait-il mieux valu qu’il meure seul, uniquement veillé par sa famille et ses rares amis. Finalement, c’est cela, le destin habituel des héros.

Javier Cercas, ecrivain. Traduit de l’espagnol par Philippe Lançon.

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