Affaire Facebook : « Il faut développer des plates-formes européennes souveraines »

Facebook connaît une crise majeure, que des signaux faibles laissaient présager depuis longtemps. Le scandale Cambridge Analytica oblige le réseau tentaculaire à livrer aujourd’hui son vrai visage. Ce qui est présenté comme une fuite de données personnelles par son fondateur relève bien plus certainement du modèle économique de l’entreprise : l’exploitation de ces données à des fins commerciales.

Pour autant, l’enjeu est-il exclusivement économique ? C’est davantage sur le terrain politique qu’il faut agir, en développant des plates-formes européennes souveraines.

Nous autres, Européens, sommes condamnés à œuvrer tels les métayers des Etats-Unis. Les data que nous cédons nolens volens sont collectées sur les plates-formes des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), puis elles nous sont revendues comme par magie sous forme de propositions de biens ou de services personnalisés.

Nos choix, nos comportements, nos achats, nos échanges, nos convictions politiques et religieuses alimentent constamment leurs gigantesques bases de données d’où émergeront, un jour prochain, des formes d’intelligence artificielle (IA) – suggestions pertinentes ou intrusives. Nous sommes la matière première d’une économie de l’attention qui peut virer assez rapidement au viol des consciences.

Le tapis rouge est déroulé

L’Europe s’est, tardivement, mise en ordre de bataille. Mais au lieu d’investir massivement dans de potentiels champions, le Vieux Continent s’est contenté de jouer la carte défensive des fourches Caudines du règlement général sur la protection des données (RGPD). Tout bon connaisseur de ces enjeux sait pertinemment qu’aucun des puissants acteurs sciemment visés par ces règles n’aura finalement à s’en inquiéter.

Parallèlement, les pouvoirs publics français et européens ont glosé pendant des mois pour déterminer le montant approprié d’une taxe applicable aux ventes des Gafam. Est-il vraiment cohérent de taxer le fruit d’une activité considérée comme répréhensible ou déloyale, ou de traduire leurs auteurs en justice quand, dans le même temps, on en favorise par ailleurs l’exercice ? Car le tapis rouge est déroulé, notamment en France, devant les missi dominici de Google et de Facebook…

Et pourtant, en matière de recherche fondamentale sur l’IA, la France n’est-elle pas la meilleure ? Elle le serait incontestablement si elle ne laissait pas fuir aux Etats-Unis ses plus brillants cerveaux. On ne sait qui blâmer en premier : ceux qui partent ou ceux qui les laissent s’enfuir. Facebook vient ainsi de confier un tout nouveau poste à un Français, Jérôme Pesenti, qui va désormais chapeauter l’intelligence artificielle au sein de l’entreprise. Le Français Yann LeCun, « père » du « deep learning » et jusqu’ici personnalité phare de l’IA chez Facebook, conserve son poste de directeur de FAIR (Facebook AI Research), consacré à la recherche fondamentale. Aux échecs, nous dirions que nous nous sommes fait voler des pièces maîtresses.

Réseaux de réseaux

Oui, la France serait la meilleure si elle n’ouvrait pas l’enceinte de ses grandes écoles, de ses universités ou de ses bassins d’emplois à ses concurrents, si elle n’en acceptait pas les « formations gratuites » ou les dizaines de millions de dollars, cadeaux à l’intention douteuse. Depuis quelques mois, nous voyons fleurir les initiatives philanthropiques de « Google en France » et « Facebook France ». L’acculturation « gratuite » à un produit n’est-elle pas la forme la plus pernicieuse de la conquête commerciale ?

Aujourd’hui, le high-tech a rendez-vous à la Station F, avec, figurez-vous, la bénédiction de Facebook. Comme c’est amusant… Mais parlez encore de plates-formes à tous ces faiseurs d’avenir et ils vous expliqueront avec une moue condescendante que le low-tech ne les intéresse pas. Quelle ironie…

L’étape primordiale de notre affranchissement technologique, c’est bel et bien le déploiement urgent de plates-formes numériques à l’échelon européen. Ces plates-formes, il faut les imaginer comme un immense tissu technologique, une « surcouche » d’Internet.
Elles permettront toutes les formes d’organisations et d’interactions administratives, sociales, économiques, culturelles.

Ce seront des réseaux de réseaux, véritables miroirs mais aussi supports de l’organisation de la cité. La smart city ne reposera durablement que sur des plates-formes liées à son propre territoire. Sans plates-formes, il est vain de développer
nous-mêmes des technologies, high ou non, qui seront de toute façon greffées ailleurs, sur d’autres plates-formes que les nôtres.

L’Europe doit investir massivement dans ses plates-formes. Fut un temps où les colons investissaient un territoire étranger en l’occupant physiquement. Aujourd’hui, le rapport est inversé. Ceux qui utilisent des plates-formes non domestiques dépendent « virtuellement » de colonisateurs extra-européens.

u regard des choix de société qui sont actuellement effectués aux Etats-Unis, en Chine ou en Russie, nous pouvons nous poser la question : avons-nous envie de dépendre du bon vouloir d’un tiers ? Si la réponse est non, l’Europe doit de toute urgence investir massivement capitaux publics et privés dans ses propres plates-formes numériques.

Thomas Fauré est président fondateur du réseau social Whaller, et membre du bureau de l’Open Internet Project.

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