Afghanistan : la désastreuse victoire de l’Helmand

L’armée américaine a déclenché une offensive majeure dans la province de l’Helmand destinée à contrôler la vallée centrale, où vit la grande majorité de la population. L’issue des combats ne fait pas de doute : les forces américaines, symboliquement appuyées par l’armée afghane, vont prendre la bourgade de Marjah. Pourtant, cette opération révèle des failles majeures dans la stratégie occidentale.

En premier lieu, l’absence de relais afghan oblige les troupes de la coalition à rester pour un temps indéterminé dans les districts conquis. Contrairement au discours officiel de l’armée américaine, il n’y a pas d’Etat afghan prêt à être installé à Marjah. Depuis l’élection présidentielle frauduleuse de l’été dernier, il est même difficile de parler d’un Etat afghan. Karzaï, soutenu par des hommes forts largement autonomes par rapport à Kaboul, n’a pas les moyens, ni la légitimité, pour reconstruire un Etat. Dans l’Helmand, les réseaux familiaux et tribaux alliés à Karzaï pourraient revenir au premier plan, alors que c’est leur impopularité qui a facilité la percée des talibans, il y a quelques années. L’alternative est une administration directe de l’armée américaine, avec tous les risques d’une réaction nationaliste. Sur un plan sécuritaire, la police et l’armée afghane sont incapables de résister à la pression des talibans. Pour la coalition, la «victoire» de Marjah est un piège, car les forces américaines ne peuvent plus se retirer sans offrir aux talibans une victoire politique majeure.

En second lieu, le ralliement de la population est illusoire et la guérilla restera présente dans les zones conquises. Dans l’optique de la contre-insurrection chère aux militaires américains, the population is the prize. En pratique, les Occidentaux sont profondément impopulaires dans les régions pashtounes, particulièrement dans l’Helmand. Du point de vue de la population, les pertes civiles, difficiles à éviter dans un environnement urbain, confirmeront que la présence de la coalition est un facteur majeur d’insécurité. La multiplication des grandes opérations militaires rappelle trop l’occupation soviétique et la population en paye le prix. Des dizaines de milliers d’Afghans ont été déplacés ces dernières années en raison des combats et la coalition en est rendue responsable. De plus, les talibans sont des combattants locaux, des habitants des villages, que la coalition avec son renseignement défaillant n’a pas les moyens de cibler. Comme dans le reste de l’Helmand, les forces occidentales ne pourront sécuriser que des zones très réduites et seront en permanence attaquées par une guérilla invisible. «Ils contrôlent ce qu’ils voient», disait un habitant de la province l’été dernier. Plus de 380 soldats de la coalition sont morts dans l’Helmand depuis 2001, ce qui en fait la province la plus dangereuse en Afghanistan, avec près d’un quart des pertes totales de la coalition. Enfin, les projets de développement n’apporteront pas la stabilité, l’Helmand est déjà la province qui a le niveau d’aide le plus important (par habitant) et l’armée américaine n’a pas les compétences pour gérer ce type de programme. Le risque est de nourrir une économie de guerre qui profite aux milices et, indirectement, aux talibans.

Du fait de son coût, l’opération de l’Helmand n’a de sens que si elle peut renverser le rapport de force global en faveur de la coalition. Or, contrairement à ce qui est souvent dit, les zones attaquées ne sont pas «stratégiques», ni par leur situation géographique, ni par leur population, réduite. D’une part, la présence des troupes américaines ne va pas gêner les déplacements des talibans vers l’ouest car ils passent dans les montagnes plus au nord ou près de la frontière pakistanaise. D’autre part, le district de Marjah est effectivement un centre majeur pour la production de l’opium. Cependant, les ressources de la guérilla ne viennent que de façon marginale de la drogue et la destruction des récoltes va poser un problème majeur à la population locale. Enfin, les talibans ont appris à fuir les combats frontaux, leurs pertes à Marjah ont été limitées et il n’y a pas de perspective de porter un coup décisif à la guérilla, même au niveau provincial.

Cette obsession de l’Helmand, qui a pour origine l’échec de l’offensive britannique en 2006 et de toutes celles qui ont suivi, implique une concentration de ressources disproportionnée par rapport aux enjeux. Dans l’immédiat, la sécurisation de la ville de Kandahar, complètement infiltrée par les talibans, va souffrir des opérations dans l’Helmand. La coalition va également manquer de troupes pour affronter les défis majeurs, notamment l’effondrement de la sécurité dans l’est et dans le nord et la formation de l’armée afghane. En conséquence, la coalition parie de plus en plus sur des palliatifs dangereux, notamment la multiplication des milices, qui accélèrent la décomposition du régime de Karzaï. Finalement, la contrainte politique fixée par l’administration américaine avec la stabilisation des forces à l’été 2011 et la volonté d’obtenir des résultats visibles – si possible pour les élections du mid-term de l’automne prochain – est contradictoire avec la stratégie développée dans l’Helmand dont les résultats ne pourraient être ressentis qu’au bout de longues années. Même dans l’optique de négociations avec la direction des talibans, on voit mal la rationalité de ces opérations très risquées avec, au mieux, des profits marginaux.

Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques à l’université Paris.