Afghanistan : Le départ précipité des armées annonce une nouvelle phase de turbulence

Le 21 mars, jour de l’an en Afghanistan, commence le transfert à l’armée afghane de la sécurité du territoire. Le président Karzaï en a ainsi décidé le 7 février à Munich devant l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) à la surprise des observateurs. Tout au plus savait-on qu’en 2014 l’Etat afghan assurerait sa propre sécurité et la gestion de l’aide internationale pour la reconstruction.

Hamid Karzaï et le secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen se montrent optimistes, bien que d’après les rapports d’experts, les militaires et les policiers afghans soient peu motivés, mal préparés et corrompus, et que les talibans, chassés fin 2001, occupent maintenant les trois quarts du pays. Le président lui-même, désavoué par les élections de septembre, ne coopère pas avec l’assemblée élue tandis que huit millions d’Afghans ont faim, selon l’Organisation des Nations unies (ONU). Le départ précipité des armées occidentales annonce une nouvelle phase de turbulence politique… L’histoire se répète en Afghanistan.

Depuis 1989 et le retrait de l’armée rouge, les experts internationaux et les universitaires ont cherché à reconstruire le pays de l’extérieur, dans l’ignorance de son histoire, de son écologie et de sa sociologie.

Déjà, dans les années 1950, les pays qui aidaient l’Afghanistan, au titre des bonnes relations avec le roi et le premier ministre, ne le comprenaient pas. Les concepts des experts : marché, développement, planification, démographie… faisaient fi des réalités politiques, sociales et culturelles de la région. Le marché existait fort peu. Jusqu’en 1975, 85 % des denrées agricoles se consommeront sur le lieu de production. La planification s’appuyait sur des données démographiques et économiques très fantaisistes des années 1930. Derrière chaque mesure imposée, se profilaient des enjeux dont ils n’avaient pas idée.

Pour comprendre, il faut remonter plus loin, à 1879 et aux premières interventions des Britanniques désireux de réduire l’Afghanistan à un état tampon entre l’Inde qu’ils dominaient et la Russie tsariste. Le tracé de frontières gardées, où il fallait payer pour les troupeaux aux Anglais ou aux Russes, allait priver les nomades turkmènes, au nord, et pachtounes au sud et à l’est, de leurs pâturages de toujours.

En même temps, la fin du nomadisme a dépourvu les agriculteurs sédentaires des apports d’engrais naturels, des échanges de travail saisonniers, et de la circulation des nouvelles, dont les nomades tiraient un pouvoir certain. Pour inégale qu’elle fût, cette réciprocité se fondait sur l’adaptation aux contraintes écologiques (vallées cultivées à 4 000 m, déserts). Sa disparition non remplacée signifait celle des mécanismes de redistribution, l’avancée de l’érosion, la disette et le déclin.

Aujourd’hui encore on plaque des solutions. Les concepts de transfert de pouvoir, de reconstruction, de démocratie et de développement servent à rassurer, à gagner du temps et dépenser l’argent de l’aide, sans bénéfice pour le peuple afghan.

De la reconstruction, les Afghans attendaient la naissance d’une nouvelle société qui leur permette de manger à leur faim, vivre en sécurité, envoyer leurs enfants, garçons et filles, à l’école, et trouver un travail afin de subvenir à leurs besoins. Au lieu de quoi, les Occidentaux ont organisé des élections, forcément douteuses en l’absence d’état civil et de tout recensement.

METTRE EN PLACE LES CONDITIONS DE LA DÉMOCRATIE

Les chefs de guerre et de tribus détournent les largesses de l’Occident pour acheter les voix des électeurs, via la création de partis ou d’ONG, au mépris de la démocratie et des intérêts du grand nombre. Ils n’assurent plus désormais, comme ce fut la règle durant trois siècles, la sécurité alimentaire (masouniate ghezaï), l’arbitrage et la justice (masouniate edjtemaï) et la convivialité tribale (hamzistï). Les affrontements se multiplient entre nomades et paysans, entre Hazaras et Pashtounes, entre Turkmènes sédentarisés et Pashtounes quand la confiscation des pâturages par tel ou tel chef de guerre empêche la population de vaquer normalement et librement à ses occupations.

La famine progresse ainsi, aggravée depuis cinq ans par la sécheresse. Hier, une prévoyance populaire permettait à chaque foyer de garder d’avance deux ou trois ans de provisions. Aujourd’hui que l’aide vient de l’extérieur et que la guerre a bouleversé les rapports sociaux, rien ne fonctionne et le peuple a faim. C’est dans ces conditions qu’on transfère la sécurité d’un pays qui sort de trente ans de conflit.

Rétablir la paix en Afghanistan, résoudre les problèmes de la faim et de la pauvreté, demande de rétablir la confiance de la population. Il faut retrouver l’esprit du créateur de l’afghanistan, Ahmad Shâh Durani (1722-1772) qui avait choisi de faire cohabiter toutes les ethnies et toutes les religions du peuple. Son but n’était ni religieux ni linguistique mais la paix, par la complémentarité entre nomades et paysans.

Malgré les élections frauduleuses et contestées, la composition de l’Assemblée nationale reflète cette inspiration : représentation de toutes les ethnies, sauf hélas les juifs et les hindous. Cela n’arrange pas le pouvoir pashtoune représenté par Karzaï. Mais à l’heure du téléphone portable et d’Internet, son ethnie ne peut espérer conserver son ancien monopole de gouvernement. Il semble que le président n’ait pas pris la mesure de son rôle devant l’Histoire et la Nation.

Les Occidentaux en Afghanistan veulent-ils aider le peuple à relever la tête ou défendre leurs intérêts au nom de la lutte contre le terrorisme ? Si en 2014 tous se retirent en laissant le pays en l’état, une guerre civile verra paraître un quelconque chef de guerre qui exercera le pouvoir par les armes, comme le Mollah Omar de 1996 à 2001. Pour l’éviter, l’Afghanistan a besoin d’une réelle reconstruction sous l’égide de l’ONU, appuyée par une équipe afghane compétente, responsable et transitoire, le temps d’inventer et de mettre en place les conditions de la démocratie à l’afghane.

Habib Haider, géographe, et Marie-Paule Nougaret, journaliste et écrivain.

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