Afrique: comment l’on fabrique les migrants et les djihadistes

Un membre de la Croix-Rouge du Nigeria inspecte du matériel de secours pour des personnes fuyant les rebelles au nord-est du pays. (Keystone, 27 novembre)

Le site GuineeConakry. info a écrit, suite à l’assassinat du Français Hervé Gourdel en Algérie en septembre dernier: «Il est utile de préciser que toute lutte contre le terrorisme reposant exclusivement sur la force est inévitablement vouée à l’échec. Pour remporter la guerre contre la pieuvre terroriste, il est aussi nécessaire de prendre en compte l’injustice, la pauvreté, l’arrogance et la condescendance qui […] constituent une sève nourricière pour l’idéologie fondée sur la terreur et le chaos.»

Au mois de septembre aussi, un Appel aux organisations civiles et aux élus en Europe et en Afrique* a été lancé par plusieurs personnalités dont Jacques Berthelot, Susan George et Majdouline Sbaï. Elles demandent au Parlement européen de ne pas ratifier l’accord de partenariat entre l’Europe et 15 Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Selon eux, «si cet accord est ratifié, ce sera un désastre pour les peuples de l’Afrique et aussi ceux de l’Europe. Cet accord résulte de pressions exercées par des firmes multinationales européennes au service desquelles s’est mise la Commission européenne parvenant à entraîner les chefs d’Etats africains qui sont restés insensibles devant les mises en garde répétées de leurs sociétés civiles mobilisées depuis 14 ans.»

D’une part, disent les auteurs, cet accord va favoriser en Europe encore plus d’agriculture productiviste, pollueuse et destructrice d’emplois, au détriment d’une agriculture durable, de la souveraineté alimentaire et d’une transition industrielle plus écologique. D’autre part, les peuples des pays de l’Afrique de l’Ouest, dont ceux où sévit Ebola (est-ce un hasard?), et tous les autres pays d’Afrique et des Caraïbes qui ont signé ou vont signer ces accords, ont beaucoup à y perdre. Douze des seize pays de l’Afrique de l’Ouest ayant le statut de «pays moins avancés» (PMA) ne pourront plus taxer les 10,6 milliards d’euros de produits qu’ils importent de l’Union européenne, d’où une perte considérable de ressources budgétaires. Ce que l’UE leur promet de verser en contrepartie n’est qu’un mirage, disent les auteurs de l’appel, rien de plus que les sommes habituelles de divers fonds de développement. Surtout, c’est l’ensemble de leur agriculture paysanne et vivrière, leur sécurité alimentaire et tous leurs projets actuels de transformation sur place et de développement de leur propre petite industrie qui seront frappés par une concurrence européenne destructrice d’emplois (même si par ailleurs cet accord peut en créer d’autres) et une dépendance accrue des marchés mondiaux. C’est aussi le pillage programmé des ressources naturelles du sol et du sous-sol qui existe déjà dans d’autres régions de l’Afrique. Dans bien des cas, leur économie sera encore plus tournée vers l’exportation et les peuples en seront réduits à importer des produits subventionnés et de qualité douteuse (y compris de Chine) venant concurrencer leur propre production. On assiste au bouillonnement de «printemps arabes africains» un peu partout.

Une des conséquences prévisibles, ce sera (et c’est déjà) une émigration massive de populations dynamiques, mais privées d’avenir dans leur pays, car la population de l’Afrique de l’Ouest pourrait passer de 302 millions d’habitants en 2010 à 510 millions en 2030, comme en Europe! Et ceci dans un contexte de réchauffement climatique qui touche particulièrement les pays du Sud. Un réchauffement provoqué essentiellement par les pays industrialisés.

Les propos de GuineeConakry.info résonnent comme un grave avertissement. La majorité des chefs d’Etat encore au pouvoir depuis de nombreuses années peuvent se faire du souci après les événements au Burkina Faso: au Bénin, au Congo-Brazzaville, en République démocratique du Congo, au Tchad, au Togo, au Gabon, au Burundi, pour ne citer que ceux-ci, la colère gronde. Les injustices, la pauvreté, l’arrogance des élites qui non seulement investissent majoritairement leur argent ailleurs, mais veulent aussi garder le pouvoir et leur niveau de vie à l’européenne grâce aux importations, sécrètent ainsi des groupements terroristes comme Boko Haram et forment les djihadistes de demain, sans parler des migrants. Ces élites sont aidées par nos grandes multinationales et certaines de nos banques, pour lesquelles le continent africain est devenu un eldorado pour les investissements de toutes sortes. Certes, tout n’est pas négatif, du personnel est formé sur place par quelques entreprises suisses et les salaires sont décents, mais notre parlement a refusé jusqu’à présent de les rendre responsables pour les dommages locaux sociaux et environnementaux.

Il devient donc urgent d’être toujours plus conscient des conséquences locales et mondiales de ce nouveau colonialisme économique et financier. Aux dernières nouvelles, le Parlement européen n’a pas ratifié l’accord de «partenariat» proposé par l’UE à l’Afrique de l’Ouest. C’est renvoyé à l’année prochaine, pour permettre un processus de révision juridique du texte.

Christine von Garnier


* http://alternatives-economiques.fr

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