Aidez le peuple albanais à rejoindre la grande famille européenne !

Beaucoup de gens sont encore persuadés que l’Albanie, à l’instar des autres pays de l’Est, s’est libérée du communisme dans les années 1990. Malheureusement, ils se trompent.

Sali Berisha a été communiste jusqu’aux derniers jours du système de parti unique. Il incarne parfaitement la fable du politicien racontée par P. J. O’Rourke. Un homme voit un beau jour le peuple protester dans les rues et prétend, depuis son balcon, qu’il doit le diriger. Quand son assistant lui demande s’il sait où ces gens vont, le politicien rétorque : “Je l’ignore, mais je dois être à leur tête”.

C’est lui qui, avec son entourage de prédateurs, mena le peuple albanais vers l’absurde guerre civile de 1997. L’écroulement des fameuses “pyramides financières”, escroquerie à grande échelle couverte par le gouvernement, a engendré un chaos social qui fit des milliers de morts. Ejecté de la présidence, Sali Berisha a conduit une opposition agressivement obstructive qui a entravé le fonctionnement des institutions. Il a même tenté de conduire un coup d’Etat pour reprendre le pouvoir.

Après son retour au gouvernement à la suite des élections 2005, avec le slogan “Les mains propres”, Sali Berisha dépensa son énergie pour modifier l’image du pays qu’il avait en grande partie créée en accusant l’ex-premier ministre Fatos Nano de tous les maux. Le reste de son activité ce n’est que promesses jamais tenues. Ou des mensonges aussi énormes que ridicules. Il déclare par exemple en 2006 à la tribune du Sénat de Belgique que “L’Albanie est désormais comme la Suisse, mais en plus elle est baignée par deux mers”.

Sali Berisha est aussi responsable de l’explosion dans l’usine de démontage de munitions à Gërdec en 2008 qui fit 26 morts, quelques jours avant l’invitation faite à l’Albanie d’adhérer à l’Otan. Cette tragédie qui mélange trafics d’armes, enjeux géopolitiques et exploitation d’une main d’œuvre misérable, a incité Paramounts Pictures à en faire le sujet du premier grand film sur mon petit pays trop mal connu, avec comme acteur principal Will Smith.

Il y a quelques semaines, un enregistrement vidéo clandestin révélait, en la personne du vice-premier ministre Ilir Meta, comment opérait la corruption au plus haut niveau de l’Etat. A cette occasion, un collègue journaliste a utilisé une image très percutante : c’est une chose d’entendre dire que votre femme vous trompe, c’en est une autre de la surprendre sur le fait.

FAIRE TOMBER LE “RIDEAU DE FER” DES MENSONGES

L’exaspération contre ceux qui déçoivent depuis vingt ans l’espoir des Albanais a sans doute atteint là son paroxysme. On l’a vu le 21 janvier, quand trois citoyens, parmi les plus pauvres, se sont fait tuer par balles alors qu’ils avaient les mains dans les poches, dans une manifestation qui rappelait à la fois les événements de 1990 et de 1997. Comme d’habitude, Sali Berisha s’est réfugié derrière la Constitution et l’Etat de droit qu’il foule aux pieds quand bon lui semble. Il menace le chef de l’opposition “de punition exemplaire”, accuse le président de la République, le procureur général, les services secrets du pays et cinq journalistes de faire partie d’un “putsch” cependant que la police refuse d’appliquer les mandats d’arrêt délivrés contre les dirigeants de la garde républicaine pour avoir donné l’ordre de faire feu sur des manifestants armés de parapluies, de pavés et de bâtons. Dans un jeu de miroirs absurde, il invective les manifestants comme les “bâtards de Ben Ali”.

Mère Europe, aide mon peuple à faire tomber le “rideau de fer” des mensonges, de la corruption, des discours creux, des alliances de façade, de l’impudence politique. Tu me le dois. Dans mon travail de journaliste accrédité à Bruxelles depuis sept ans je n’ai en effet jamais cessé de te louer auprès de mes concitoyens comme un espace démocratique et de citoyenneté. En tant qu’Albanais, j’ai vanté tes institutions devant mes collègues français ou des autres pays membres. Je leur parle de ton présent, de ton avenir ; je leur rappelle avec passion ton brillant passé, ce qui dans mon pays représente encore un inaccessible présent.

Mais tu le dois aussi à toi-même, trop souvent aveugle, désorganisée, faible et divisée face aux défis de ce monde et ceux qu’imposent tes proches voisins.

Il y a vingt ans, dans mon pays, nous scandions de tout notre cœur : “On veut que l’Albanie soit comme l’Europe”. En permettant aux citoyens albanais de visiter l’Europe, Sali Berisha leur a donné l’occasion de constater de leurs propres yeux combien leur pays est encore éloigné du modèle auxquels ils rêvaient vingt ans plus tôt.

Ce cri résonne encore, toujours plus puissant. Je te pardonne de ne pas l’avoir écouté et d’avoir fermé les yeux. Mais aujourd’hui, je te prie d’agir vite, mère Europe, au nom des vies de mes pauvres concitoyens et du futur de mon pays. Mets-toi aux côtés du peuple albanais.

Par Ernest Bunguri, journaliste albanais à Bruxelles.

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