Al-Qaida et le brouillard de la guerre contre le terrorisme

Après le choc des attentats du 11-Septembre, les Etats-Unis se sont lancés dans une véritable guerre contre Al-Qaida. Dix ans plus tard, le brouillard de la “guerre contre le terrorisme” ne s’est pas encore dissipé. L’incertitude qui entoure la guerre contre le terrorisme prévaut à différents niveaux. Tout d’abord, l’ennemi demeure largement méconnu. Al-Qaida est souvent décrite comme une mouvance aux contours flous et nébuleux. La nature des liens unissant “Al-Qaida central” et les “filiales” ouvertes en Irak, au Maghreb et dans la péninsule Arabique reste sujette à caution.

Personne ne sait exactement comment fonctionne l’organisation djihadiste, quels sont les mécanismes de “commandement et de contrôle” qui la régissent, quel rôle joue Ayman Al-Zawahiri, et on découvre tout juste quelle était l’importance réelle d’Oussama Ben Laden.

Cette incertitude concerne aussi les “filiales” régionales. Nul ne sait précisément de combien de combattants se compose Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), et les rapports de forces opposant les chefs des différentes katibas (unité de combattants créée pendant la guerre d’Algérie) sont difficiles à interpréter. Les regains d’attentats sont perçus tantôt comme un signe de faiblesse, tantôt comme un indicateur de vigueur.

Le brouillard de la guerre contre le terrorisme a également trait à la définition du théâtre des opérations. George W. Bush a relevé le défi lancé par Ben Laden en décrétant une guerre “globale”. Nulle armée ne peut cependant combattre en tout endroit du globe. La guerre s’est donc concentrée sur l’Afghanistan, puis sur l’Irak, avant de se focaliser de nouveau sur le premier de ces théâtres. Les djihadistes ne fonctionnent toutefois pas comme une armée classique et disposent d’une mobilité qui ne s’arrête pas aux frontières.

Soucieux de ne pas laisser le Pakistan devenir le nouveau sanctuaire du djihad international, les Américains ont étendu leurs opérations, notamment à l’aide de drones. Le Pakistan a fini par être perçu comme indissociablement lié au problème afghan, à tel point que les experts des questions stratégiques se sont mis à parler d’une nouvelle entité : la zone “Afpak”. L’extension géographique de la lutte contre Al-Qaida n’est pas le moindre des paradoxes de Barack Obama, qui s’était évertué à combattre la rhétorique de George W. Bush sur la “globalité” de la guerre contre la terreur.

La “contre-insurrection”

L’incertitude plane enfin sur la nature même des opérations et sur la manière de les qualifier. Les alliés des Etats-Unis, dont la France, ne s’accordent pas sur l’opportunité d’employer le mot “guerre”. Et même si le terme “guerre” était accepté par tous, il resterait encore à s’accorder sur le type de conflit en cours. Les opérations menées actuellement en Afghanistan ne correspondent pas, à l’évidence, à un affrontement classique. Confrontés à une véritable guérilla, les Etats-Unis et leurs alliés ont adapté leurs doctrines et leurs pratiques.

La “contre-insurrection”, dont on n’avait guère plus entendu parler depuis la fin de la période coloniale, est ainsi revenue sur le devant de la scène. Coûteuse et exigeant de raisonner sur le temps long, elle est néanmoins en train de passer de mode. On parle désormais davantage, à Washington, de “contre-terrorisme” ou de “contre-terrorisme plus”, sans savoir précisément où se situe la frontière entre ces différentes notions.

Une fois l’armée américaine partie, il faudra beaucoup de chance pour que les talibans ne reviennent pas au pouvoir et que l’Afghanistan ne retrouve pas son statut de sanctuaire terroriste. La guerre contre le terrorisme est loin d’être finie et le brouillard n’est pas près de se lever.

Marc Hecker, chercheur à l’Institut français des relations internationales.

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