Allégez la facture de l’Irlande !

Le “Tigre celtique” s’est effondré sous une montagne de mauvaises dettes. Cela pose la question de savoir qui devrait être tenu pour responsable des excès financiers.

Où en est l’économie irlandaise ? Selon le Fonds monétaire international (FMI), la baisse cumulée du produit intérieur brut (PIB) au cours des trois dernières années a été de 11 %, celle du produit national brut de 16 % et celle de la demande intérieure réelle de 22 %. Le taux de chômage a bondi de 4,6 % en 2007 à 13,3 % en 2010. Le ratio de la dette publique par rapport au PIB est passé de 25 % en 2007 à 95 % en 2010.

Quelles sont les causes de ce désastre ? Comme le remarque Philip Lane, de Trinity College : “On a connu un véritable miracle économique irlandais, avec une croissance rapide de la production, de l’emploi et de la productivité au cours de la période 1994-2000.” Sans l’entrée dans la zone euro, le miracle aurait pu s’éteindre de lui-même. Mais la chute des taux d’intérêt a accru le risque de voir émerger une bulle immobilière alimentée par le crédit. Ce qui s’est passé.

“La saveur de ce boom était très différente de celle des années du Tigre celtique, observe le professeur Lane. Il se caractérisait notamment par une forte augmentation de l’activité dans le secteur de la construction.” De surcroît, cette “expansion de l’investissement immobilier était alimentée par une expansion rapide du crédit”, pas seulement dans le secteur des ménages, mais aussi parmi un “petit groupe de promoteurs immobiliers”.

Le ratio de la dette privée par rapport au PIB est passé d’environ 100 % en 2000 à 230 % en 2008. Les bailleurs de fonds étrangers jouèrent un rôle énorme dans le financement de ce boom : les dettes étrangères nettes des banques irlandaises sont passées de 20 % du PIB en 2003 à plus de 70 % début 2008.

LA DETTE DES BANQUES GARANTIE

La crise financière mondiale a entraîné un arrêt brutal des apports de capitaux. Paniqué, le gouvernement irlandais a réagi en garantissant la dette des banques en septembre 2008. Tandis que les coûts finaux grimpaient sous la poussée de la crise et sous la nécessité de sauver les banques, ce qui avait commencé comme une crise financière se termina par celle de la dette publique.

Comment la crise a-t-elle été gérée ? Un point essentiel est qu’il ne s’agit pas d’une crise unique, mais de la conjonction de trois éléments : effondrement économique, implosion financière et désastre budgétaire.

Concernant le premier, vu la chute de la demande et la nécessité d’une contraction budgétaire, les perspectives de redressement dépendent fortement des exportations. Pour ce qui est de la deuxième, les coûts directs de la recapitalisation du système devraient, selon Goodbody Stockbrokers, atteindre environ 36 % du PIB.

Concernant, enfin, le troisième point, la dette publique devrait, selon le FMI, atteindre 123 % du PIB en 2014. Un peu plus du tiers de cette augmentation du ratio de la dette publique résultera directement de la recapitalisation des banques.

L’Irlande n’a pas la capacité de gérer seule cette crise sans risquer un effondrement financier et un défaut souverain. Les banques sont devenues dépendantes de la Banque centrale européenne (BCE), tandis que l’Etat irlandais s’est vu interdit d’accès aux marchés privés, avec un spread (écart de taux d’intérêt avec les emprunts d’Etat allemands, référence de la zone euro) atteignant 600 points de base. Avant août 2007, cet écart était négatif. Les marchés ne soupçonnaient pas ce qui allait se passer.

Sans appui de la BCE, les banques se seraient effondrées. Sans financement extérieur, le gouvernement aurait été acculé au défaut de paiement. L’aide accordée à la fin de 2010 se montait à 85 milliards d’euros, soit 54 % du PIB du pays l’année dernière.

Le FMI soulignait que les risques importants de son programme traduisaient “l’incertitude sur les pertes des banques, des perspectives difficiles sur la dette en dépit d’un ajustement budgétaire sans précédent, des perspectives de croissance incertaines, l’intérêt persistant des marchés pour les pays européens périphériques et l’imminence d’élections législatives”. Les marchés en convinrent : les écarts de taux avec l’Allemagne ont à peine diminué.

Dans ces conditions, que devrait chercher à faire le nouveau gouvernement (issu des élections organisées vendredi 25 février) ? Ses marges de manoeuvre sont réduites. Même sans tenir compte de la recapitalisation des banques, le déficit budgétaire primaire (avant paiement des intérêts) frisait les 10 % du PIB en 2010.

Avec l’application du programme du FMI, il devrait enregistrer en 2015 un excédent équivalent à 1,5 % du PIB. Selon toute probabilité, le poids de la dette devrait rester énorme. Vu ses médiocres perspectives de croissance, en tout cas par rapport aux années du Tigre celtique, l’Irlande est donc vouée à la rigueur budgétaire pour plusieurs décennies.

En dehors de la catastrophe absolue que serait un défaut souverain, l’Irlande a deux façons de s’en sortir partiellement. La plus futile consisterait à réduire le taux d’intérêt sur l’emprunt irlandais : une réduction de 1 % de ce taux permettrait à l’Etat d’économiser l’équivalent de 0,4 % du PIB chaque année. Cela serait en tout cas un petit soulagement. Une possibilité plus intéressante serait d’effacer en partie les dettes des banques, qui s’élèvent actuellement à 21,4 milliards d’euros (soit 14 % du PIB).

CONTAGION

Craignant la contagion, la BCE et les autres membres de l’Union européenne ont opposé leur veto à cette idée. En réalité, le plan d’aide était pour une part destiné à empêcher qu’elle se réalise. Il n’en reste pas moins que l’idée selon laquelle les contribuables devraient voler au secours des principaux créanciers de banques largement insolvables au risque de mettre en péril la solvabilité de leur propre Etat est à la fois injuste et déraisonnable. Pourquoi les contribuables du pays emprunteur devraient-ils payer la totalité de la facture ?

Enfin, quelles leçons tirer de ce désastre ? L’une d’elles est déjà ancienne : comme l’a montré l’économiste Hyman Minsky, un secteur financier hors de contrôle génère d’abord une hystérie qui se nourrit d’elle-même, puis la panique.

Cependant, cet épisode a aussi enseigné à la zone euro deux leçons spécifiques. La première : l’entrée dans l’Union peut se traduire par un choc économique de grande ampleur. La seconde : l’idée, répandue en Allemagne, selon laquelle une politique budgétaire plus stricte résoudrait tous les problèmes est erronée. Avant la crise, le ratio de la dette publique irlandaise par rapport au PIB était de 40 points de pourcentage inférieur à celui de l’Allemagne.

Certes, la politique budgétaire irlandaise aurait pu être plus stricte, mais cela n’aurait quasiment rien changé, sauf si le pays avait pu générer un important excédent des actifs nets. En fait, avec une telle politique, les taux d’intérêt à long terme auraient pu être plus faibles et le boom des actifs encore plus accentué.

Le désastre budgétaire irlandais n’est pas l’une des causes de la crise mais sa conséquence. Le premier responsable en a été le comportement des prêteurs et emprunteurs privés. C’est à ce problème qu’il faut s’attaquer. Dès maintenant (cette chronique de Martin Wolf est publiée en partenariat exclusif avec le “Financial Times”. Copyright “FT”. Traduit de l’anglais par Gilles Berton).

Par Martin Wolf, éditorialiste économique.

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