Appel à la “communauté internationale d’Haïti”

Aux premières heures après la catastrophe du 12 janvier, je traversais déjà la frontière de Jimani-Malpasse avec plusieurs médecins dominicains qui ne se sont posé aucune question que celle d’être présents et de trouver le premier centre hospitalier de Port-au-Prince pour être utiles. Ensuite se sont ajoutés des volontaires américains, français, colombiens, slovaques, cubains, russes, vénézuéliens, chinois, indiens, bref du monde entier, qui ont fait le détour par les aéroports de la République dominicaine pour être en Haïti. Ces volontaires internationaux doivent représenter plus de 90 % de l’effort professionnel dans l’aide d’urgence. Ils travaillent et vivent dans des conditions difficiles et précaires. Ils dorment sous les tentes, dans la rue, dans les véhicules dans un pays qu’ils ne connaissent pas et mangent des conserves et autres repas du genre. Ils vivent les risques des répliques du séisme solidairement à coté des victimes. J’ai été tout aussi heureux de rencontrer dans quelques centres hospitaliers plusieurs jeunes secouristes et autres volontaires haïtiens venus des Etats-Unis qui vivent les mêmes conditions.

Toutefois, je m’attendais à ce que la “communauté internationale d’Haïti”, expression de mon ami Jacky Lumarque, recteur de l’Université Quisqueya, soit présente en plus grand nombre. Elle y est, certes, heureusement, mais de façon trop faible pour faire une différence et peser sur les décisions à venir. Je lance donc cet appel pour souligner à quel point l’urgence et la reconstruction en Haïti risquent de se faire sans les Haïtiens. Pas parce que les étrangers voudront écarter les Haïtiens, mais parce que les élites haïtiennes, particulièrement, celles de l’étranger, sont peu visibles dans cet immense effort international de solidarité.

Difficile d’être légitime dans les forums internationaux sur la reconstruction si on est absent dans les moments critiques pour prendre la mesure des enjeux. La participation de l’immense réservoir de ressources humaines haïtiennes de l’étranger dans l’aide d’urgence est à ce jour trop faible et cela est extrêmement inquiétant pour la reconstruction en Haïti. 80 % des ressources humaines qualifiées sont en dehors du pays et plus que jamais le pays ne pourra s’en sortir sans ce capital humain expatrié. Je demeure convaincu par exemple, qu’une présence plus importante de cette communauté internationale d’Haïti, au travers de ses organisations et de ses leaders, aiderait immédiatement à faire des progrès au niveau d’une meilleure coordination et gestion de l’aide internationale. Il serait dommage de passer à coté de ce grand moment de leadership.

Je salue tous les compatriotes d’Haïti et de l’étranger, professionnels ou non de l’urgence qui ont donné tout ce qu’ils pouvaient comme volontaires pour transporter les blessés, secourir du mieux qu’ils pouvaient ceux sous les dalles de bétons, déblayer les rues, ramasser les morts, organiser les familles dans les quartiers sinistrés, distribuer l’eau et les aliments. Je pense par exemple à l’Université Quisqueya. Quoique sinistrée, elle a déjà mobilisé ce qui lui reste d’espace et de personnel présent à Port-au-Prince pour organiser sur ses deux campus (dont le nouveau a été entièrement détruit) deux unités de soins. Cela avec l’aide principalement de médecins étrangers (américains et slovaques) et une forte implication de ses étudiants. Je pense également au collège Univers de Ouanaminthe, qui a amené des médecins, des professeurs, des parents d’élèves, pour distribuer un camion d’aide alimentaire à Port-au-Prince et participer à l’effort des secours. Je vois quelques restaurants de Port-au -Prince se transformer en cantine populaire pour enfants à certaines heures. Certains particuliers offrent la cour de leur maison pour accueillir momentanément des voisins du quartier. Le plus touchant est de rencontrer ces Haïtiens et ces Haïtiennes, sur ces places publiques transformées en camp pour sans-abri, parler et échanger avec les victimes. Quand on a tout perdu, un mot de réconfort vaut autant, sinon plus que des milliers de bouteilles d’eau.

Je suis heureux de constater que tous ces efforts de mes compatriotes se poursuivent même avec leurs faibles moyens. Rien ne peut la remplacer ou se substituer à elle, car elle est de proximité. Une fois de plus, condoléance à toute la famille Haïtienne. Haïti se relèvera, j’en suis convaincu, si on s’organise en conséquence et si la communauté internationale d’Haïti qui possède autant de ressources et d’idées s’investit, efficacement. Ceci suppose aussi et urgemment des mesures (double nationalité par exemple) pour qu’au-delà de l’urgence, cet investissement puisse se faire durablement. Il est indispensable de “re-construire” parallèlement cette famille haïtienne disloquée de l’intérieur et de l’extérieur, divisée par toutes sortes de clivages, afin de lui donner le sens d’un futur commun. C’est en ce sens que tout cet effort de solidarité des Haïtiens envers les Haïtiens, même faible et désorganisé est porteur d’espoir et est à encourager.

Quant à la reconstruction économique, elle sera une tâche lente, difficile, frustrante où peu des ressources présentes au début seront encore actives. Bientôt les cameras du monde entier s’en iront. Ce sera au tour des Haïtiens, peu importe où ils vivent, d’assumer leur destin avec le dépassement et le sens des responsabilités à la hauteur de cette tragédie. Ce n’est qu’à ce prix que l’appui déterminant de la “communauté internationale” sera efficace.

Nesmy Manigat, directeur Amérique latine-Caraïbes de l’ONG Aide et Action.