Après Ben Ali et Kadhafi, un “printemps islamiste” ?

Il aurait pu finir en exil au Venezuela, chez Hugo Chavez ; il aurait pu se suicider à l’instar d’Hitler ou de Goebbels. Mais il est mort à Syrte, sa ville natale, là où il se terrait depuis des semaines, un peu comme ces “rats” qu’il évoquait souvent pour qualifier les jeunes insurgés qui réclamaient sa chute.

Il est mort lynché par des rebelles survoltés qui, en appliquant la loi de la jungle, n’ont pas su se comporter plus dignement que lui ; il est mort au terme d’un siège qui a provoqué la perte de centaines d’insurgés et de civils, parce que, enfermé dans cette bulle qui l’empêchait de regarder la vérité en face et d’admettre sa déraison et sa défaite, il y croyait encore, obstinément, parce que sa mégalomanie ne lui permettait pas de s’avouer vaincu, parce qu’il restait persuadé que des armées de mercenaires africains voleraient à son secours pour retourner la situation en sa faveur !

Certains se félicitent de sa disparition, estimant qu’un procès aurait réveillé les vieux démons, jeté de l’huile sur le feu et éclaboussé dirigeants locaux et étrangers. Ils oublient que juger Kadhafi était nécessaire pour en savoir davantage sur les actes terroristes qu’il a commis depuis quarante-deux ans (les attentats de Lockerbie et du DC-10 d’UTA, l’explosion dans la discothèque La Belle à Berlin-Ouest en 1986, l’enlèvement de l’imam chiite Moussa Sadr… la liste est trop longue !) et pour rendre justice aux familles des victimes : en disparaissant, le tyran emporte avec lui de très lourds secrets…

Aujourd’hui, une page est tournée. La libération vient d’être officiellement proclamée à Benghazi. Mais tout reste à faire : la réconciliation nationale sans règlement de comptes, le désarmement de la population et la création d’une armée régulière, la formation d’un gouvernement provisoire selon les termes de la déclaration constitutionnelle, l’élection d’une Assemblée constituante, la rédaction d’une Constitution, le choix d’un président, la refonte des lois, la réforme des institutions, la mise en place d’un plan de redressement économique, la reconstruction…

Le Conseil national de transition (CNT) sera-t-il en mesure de rassembler les Libyens alors que ses détracteurs prétendent qu’il n’a aucune emprise sur les chabab dans la rue ? Comment édifier la démocratie dans un pays qui, à cause de l’ancien système mis en place par Kadhafi, en ignore les principes les plus élémentaires ?

Quel sera le rôle des puissances occidentales – et orientales ! -, bien décidées à réclamer leur part du gâteau économique ? Et quid des pétrodollars que le tyran planquait dans des comptes à l’étranger et de ses investissements en Afrique et ailleurs, propriété d’un peuple libyen appauvri par la guerre ?

A ces questions graves, une interrogation, plus préoccupante encore, vient s’ajouter : court-on le risque d’une confiscation de la révolution par les islamistes ? La déclaration maladroite et prématurée du chef du CNT à propos de la charia et d’un retour à la polygamie a semé le trouble dans les esprits – et scandalisé la plupart des femmes libyennes qui ont activement participé au succès de la révolution. Conjuguée avec la victoire du parti Ennahda en Tunisie et avec le rôle accru des Frères musulmans en Egypte, elle illustre éloquemment le raz-de-marée islamiste qui déferle sur les pays récemment libérés de la tyrannie.

Ce raz-de-marée était-il prévisible ? Sans doute. Depuis des années, une “religiosité” galopante gagnait les populations arabes confrontées à la misère et à l’étouffement engendrés par les dictatures. Refuge et exutoire, la religion est devenue la planche de salut de millions d’Arabes, soumis, par ailleurs, au matraquage méthodique des chaînes satellitaires pratiquant le prosélytisme télévisé.

Du reste, plusieurs régimes dictatoriaux n’ont pas hésité à instrumentaliser les partis islamistes, les utilisant tantôt pour exercer leur traditionnel chantage (“La dictature ou l’intégrisme”), tantôt pour créer un embryon d’opposition donnant l’illusion d’un semblant de démocratie…

Face à cette situation, les opinions divergent. Les uns estiment que toute révolution passe fatalement par une phase de fanatisme et que la démocratie a besoin de temps pour s’enraciner.

D’autres pensent que les islamistes sont acculés et devront composer avec les forces progressistes et modernistes, tout en prenant le modèle turc pour exemple. Dans le cas libyen, la situation est d’autant plus délicate que les groupes islamistes, qui ont longtemps souffert des persécutions de Kadhafi, sont armés jusqu’aux dents et voudront aller plus loin encore que ce que le chef du CNT a jugé bon de leur proposer lors de son malheureux discours de Benghazi. Encouragés par le succès d’Ennahda en Tunisie, ils voudront certainement imposer leurs idées aux modérés du nouveau régime…

On le voit : les défis à venir seront difficiles à relever. La France, qui a joué un rôle essentiel dans la libération de la Libye et qui a toujours été très concernée par cette région stratégique qui englobe la Tunisie, l’Algérie, le Tchad, l’Egypte, le Soudan et le Niger, et qui, ne l’oublions pas, constitue la plaque tournante de l’immigration clandestine, véritable calamité pour l’Europe, devra veiller, dans la mesure de ses moyens, à ce que la nouvelle Libye se construise sur des bases saines et qu’elle ne redevienne pas le nid du terrorisme international.

Forte de cette victoire, elle devra aussi redoubler d’efforts pour mettre un terme au génocide du peuple syrien, commis par un régime qui se croit intouchable à cause du soutien scandaleux que lui apportent encore la Russie et la Chine, et qui recule chaque jour impunément les limites de l’horreur.

Désormais débarrassée de Kadhafi, la communauté internationale se doit de voler au secours des insurgés syriens, écrasés par les chars, l’aviation et la marine, ou parqués dans de véritables camps de concentration. Car elle risquerait de perdre tout le crédit qu’elle a tiré de la campagne libyenne si elle fermait les yeux sur les crimes du tyran de Damas – un tyran qui, tout bien considéré, n’a rien à envier à son homologue libyen.

Par Alexandre Najjar, écrivain et avocat, responsable de “L’Orient littéraire”.

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