Après Fukushima, le rendez-vous du peuple japonais avec son avenir

Passé la stupeur et l’effroi puis l’élan de générosité envers les victimes directes de la catastrophe de Fukushima, près d’un an plus tard, bien des questions demeurent. La presse française s’est naturellement fait l’écho des débats sur la politique énergétique et la nature des risques associés au choix du nucléaire. Une question tout aussi essentielle, même si moins largement évoquée, concerne la possibilité de survivre et de reconstruire suite à une catastrophe nucléaire majeure.

Il est certes bien imprudent en de telles circonstances de jouer les oracles et de tenter de prédire l’avenir. Une conférence donnée récemment à l’Institut d’administration des entreprises de Toulouse par Seiichiro Yonekura, professeur à la prestigieuse Université de gestion Hitotsubashi, nous invitait cependant à la réflexion. Toute crise, affirmait-il, constitue l’occasion de construire une société meilleure.

Sans faire preuve d’un optimisme excessif, ne peut-on trouver trace dans le passé du Japon, d’éléments susceptibles d’apporter un certain crédit à la perspective du professeur Yonekura ? Le peuple japonais n’a t-il pas démontré son exceptionnelle résilience face aux assauts répétés des catastrophes naturelles et humaines ?

Il se trouve que j’étais au Japon en voyage d’étude lorsque la terre a tremblé à Kobe, une catastrophe de grande ampleur qui a fauché 6 000 vies humaines et laissé cette cité d’un million d’âme à l’état de cendres, avec 300 000 sans-abris et des pertes matérielles estimées à cent milliards de dollars.

Je me souviens de l’atmosphère de fin du monde qui régnait alors. Les premières émotions ont été très semblables à celles que nous avons constatées l’an dernier, sidération, indignation, questionnement sur l’avenir. Moins connu du grand public, ce qui s’est produit ensuite est, sans nul doute, digne d’être évoqué.

Dans le cadre d’une étude récente mené sur la constitution et le développement des pôles d’excellence, j’ai en effet été amené à retourner à Kobe, dix années après le séisme. La ville était méconnaissable. Impossible de trouver la moindre trace de ce qui s’était passé. Une ville moderne, neuve, conquérante, tout entière dédiée à la santé, avait surgi en lieu et place du cœur historique de cette cité autrefois classiquement industrielle et commerçante.

Faisant appel à la démocratie participative pour identifier les axes de construction d’une cité nouvelle, la municipalité avait en effet mis en place un programme de développement ambitieux pour faire de Kobe un centre d’excellence mondial en matière de médecine régénérative.

Sur l’île artificielle de Port Island, construite pour l’occasion comme une figure de proue de la nouvelle cité, se trouvaient désormais réunis l’hôpital général et un centre de recherche dédié, associant l’institut public du Riken et le nouveau campus de l’Université de Kobé, fortement maillé avec celles de Kyoto et d’Osaka. Une centaine de petites entreprises innovantes exploraient aux alentours les possibilités thérapeutiques de cette médecine développementale et régénérative. Les milieux scientifiques et économiques travaillant dans une symbiose remarquable.

Le choix de cette médecine, encore émergente, a constitué un pari sur l’avenir car elle consiste à mettre au point des méthodes permettant de remplacer et régénérer les organes vieillissants ou défaillants. Symbole de résilience par excellence, elle affiche l’ambition de la cité et de sa population de ne pas plier les genoux devant la fatalité. Comme nous pouvons le voir, la perspective du Professeur Yonekura trouve ici quelques fondements.

Après la catastrophe de 1995, le tissu économique de Kobe s’est reconstruit maille après maille comme celui d’un organisme vivant. L’envie d’agir est née d’une volonté commune patiemment mise à jour au plan local.

Cette capacité japonaise à faire consensus, à travers une ingénierie sociale maîtrisée, avait frappé les industriels et spécialistes du management occidentaux dans les années 80 et 90. On y a avait vu à l’époque la clé de la réussite de groupes tels Toyota. Les méthodes japonaises, notamment dans le domaine de la qualité, ont fait beaucoup d’émules en Europe à cette période. Cette approche cohésive semble bien avoir également montré son efficacité à Kobe en matière de politique publique industrielle.

On peut espérer qu’elles soutiendront la renaissance de la région de Fukushima, malgré l’ampleur et la spécificité de la catastrophe nucléaire survenue l’an dernier.

Ne serait il pas également opportun de réfléchir à un transfert du Japon vers la France de connaissances et de méthodes de management public – sur le mode de celui engagé vers les entreprises dans les années 1990 – au moment où la question de la ré-industrialisation de notre pays, apparaît de plus en plus nettement comme un enjeu politique et stratégique majeur ?

Par Eric Jolivet, Centre de recherche en management de Toulouse.

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