Après la démission de sa présidente, quel avenir pour Harvard ?

 Claudine Gay a démissionné de la présidence de Harvard. BRIAN SNYDER / REUTERS
Claudine Gay a démissionné de la présidence de Harvard. BRIAN SNYDER / REUTERS

La démission de Claudine Gay de la présidence de Harvard aura été laborieuse, aux antipodes de son recrutement, mené tambour battant, à peine six mois plus tôt, par un conseil d’administration particulièrement diligent à l’égard de la ligne idéologique imposée par le département « diversité, équité, inclusion » (DEI) de l’université. Face à des candidats qui tous avaient montré patte blanche en se conformant aux attentes de ces prêtres de l’équité, Claudine Gay avait semblé le choix le plus sensé. Et pourtant, force est de constater qu’elle n’était pas qualifiée pour diriger l’une des plus prestigieuses universités américaines.

Une université dont la réputation est ternie

Face à cet échec cuisant, la question du recrutement d’un nouveau président se pose avec force. Sur elle repose l’avenir de l’université dont la réputation a été profondément ternie. Cet automne, Harvard a accusé une baisse de 17 % de ses candidatures anticipées (« early admissions »). Tous les regards sont donc braqués sur la Harvard Corporation, le conseil d’administration de l’université. Pour l’heure, sa présidente, Penny S. Pritzker, n’a pas envisagé de se retirer. Et pourtant, c’est bien la Harvard Corporation qui non seulement a recruté Claudine Gay, mais l’a également soutenue après sa déposition devant le Congrès et face aux accusations de plagiat, qui ont officiellement mené à sa démission. Mais cette défection eut-elle lieu sans l’intervention de grands donateurs attachés à la rigueur académique et sans le soutien de représentants politiques conservateurs ? Rien n’est moins sûr.

Si l’espoir d’un changement de paradigme au sein de l’université de Harvard enthousiasme les partisans de la raison, la situation doit être appréhendée avec précaution. En effet, quels seront les gages proposés par le conseil d’administration pour éviter un deuxième naufrage ? Rappelons que lors du recrutement de Claudine Gay la Harvard Corporation s’était astreinte à ne sélectionner que des candidats approuvés par le DEI, un département pour lequel elle avait activement œuvré dès sa création. Dans ces conditions, comment s’assurer de la compétence du prochain président de l’université ?

Le gérant du fonds d’investissement Pershing Square Capital Management, Bill Ackman, éminent mécène de Harvard, dont il est diplômé, estime que la gestion d’une université de cette envergure - le fonds de dotation de Harvard avoisine les 50 milliards de dollars - devrait revenir à un leader doté de solides compétences managériales plutôt qu’à un membre de la faculté. À ce titre, Ackman suggère que l’université supprime le DEI et se dote d’une nouvelle constitution, à l’image de celle proposée par des professeurs de Penn et signée par plus de 1200 universitaires. Cette initiative propose de renouer avec les valeurs défendues par Benjamin Franklin, fondateur de l’université de Pennsylvanie. Au militantisme politique et social qui gangrène les institutions d’enseignement, ce projet de constitution universitaire oppose les valeurs des Lumières.

Ainsi, il condamne toute nomination, tout avancement ou toute reconduction des personnels académiques et administratifs sur la base de critères tels que le genre, la race, la nationalité, les opinions politiques, l’orientation sexuelle ou les affiliations religieuses, et applique les mêmes principes à l’admission des étudiants. À contre-courant des pratiques dogmatiques du DEI et de son discours qui divise la communauté universitaire entre oppresseurs et opprimés, cette constitution prône l’ouverture d’esprit, la diversité intellectuelle, le respect, la tolérance ainsi que la neutralité institutionnelle et politique. Aussi évidentes soient-elles, ces valeurs sont, hélas, bafouées impunément par les militants du ressentiment.

Qu’est-ce que le DEI aujourd’hui si ce n’est une police d’assurance morale dont le montant de la prime est devenu injustifiable ? Cette proposition de constitution, qui promet de libérer l’université des théologiens de toute nature, apporte enfin un antidote au poison d’un management fondé pernicieusement sur le ressentiment. Désormais à la croisée des chemins, Harvard ferait bien de s’inspirer de ce projet qui redonne à l’équité et à la diversité leurs lettres de noblesse. L’enjeu est décisif, mais l’entreprise, difficile. Déloger les tenants de l’identitarisme de leurs postes factices n’est pas aisé. Pourtant, c’est en faisant table rase que l’administration bostonienne pourrait repartir sur de nouvelles bases. À ceux qui crieraient au règlement de comptes, rappelons que les wokes sont des carriéristes comme les autres, sans doute les plus ambitieux. Qui d’autre que ces bien-pensants pour oser sacrifier l’égalité, la vérité et l’intégrité contre un poste convoité ? Disons-le, les DEI sont une hérésie.

300.000 dollars pour 4 années de scolarité

Tandis qu’à l’université les représentants de la justice sociale revendiquent à cor et à cri le maintien d’un régime idéologique totalisant, c’est toute la société qui pâtit du manque de méritocratie. En effet, les inégalités économiques ne cessent de croître, entravant l’accès du plus grand nombre à une éducation de qualité. Les campus américains de renom accueillent désormais les plus nantis comme les plus démunis, bénéficiaires de bourses, et tant pis pour la classe moyenne, lésée par des frais de scolarité qui ne cessent d’augmenter. Selon une étude d’Education Data Initiative, la hausse atteindrait 12 % par an entre 2010 et 2022. À Harvard, quatre années de scolarité coûtent plus de 300.000 dollars : une bagatelle pour certains, un emprunt qui grèvera une vie pour d’autres. Nombre d’universités, pour ne pas dire la majorité des institutions privées, s’alignent sur ce barème, tant et si bien que près de 40 % des Américains ne sont aujourd’hui plus en mesure de payer leur emprunt étudiant, selon les derniers chiffres du ministère de l’Éducation.

En dépit de cette situation alarmante, les DEI bénéficient de budgets conséquents qui se chiffrent en dizaines de millions. Ces champions de la justice sociale, qui véhiculent une idéologie contraire aux principes qu’ils prétendent défendre, aggravent le coût de la dette. Alors, pourquoi ne pas réallouer ces montants au profit d’étudiants méritants qui n’ont plus les moyens de leur potentiel ? Car force est de constater que si les objectifs initiaux des DEI étaient louables, ils ont lamentablement échoué. Rien ne permet de justifier le maintien d’un système aussi sectaire. Repenser l’enseignement supérieur américain devient une nécessité pressante, de même que soutenir les écoles publiques primaires, qui manquent cruellement de ressources financières. C’est en donnant à tous les enfants, dès le plus jeune âge, les moyens d’accéder à une éducation de qualité que l’on réduira les inégalités.

La réforme des campus américains s’annonce ardue, mais les professeurs de Penn à l’initiative du projet de constitution universitaire semblent prêts à ouvrir la voie. Une fois n’est pas coutume, c’est dans le « Keystone State », l’état clé de voûte des États-Unis, la Pennsylvanie, que se lève l’espoir d’un renouveau académique. « L’expérience est une école où les leçons coûtent cher, mais les sots ne s’instruisent que là », écrivait Benjamin Franklin. Espérons que le comité d’administration de Harvard ait retenu la leçon !

Julie Girard, ancienne élève de HEC et doctorante en philosophie à l’université Paris 8, a publié « Le Crépuscule des licornes » (Gallimard, 2023). Son dernier roman, « Les Larmes de Narcisse » (Gallimard), paraîtra le 8 février.

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