Après l’attentat de Londres, « l’urgence d’une adaptation du combat sur le terrain des idées »

Visiblement ébranlée par les attaques survenues au cœur de Londres, moins d’un mois après l’attentat ayant ensanglanté la ville de Manchester, la première ministre, Theresa May a manifesté, dimanche depuis le 10 Downing Street, sa résolution à combattre la vague terroriste à laquelle la Grande-Bretagne se voit actuellement confrontée.

De manière symptomatique, alors que beaucoup de dirigeants peinent à saisir cette dimension clé de la lutte, la première ministre britannique reconnaissait l’existence d’une idéologie constituant le fil conducteur de tous les actes ayant frappé son pays au cours des derniers mois, de même que son caractère profondément dévoyé, ancré dans une lecture déformée du réel.

Elle prenait acte, en outre, d’une nouvelle forme de menace, mimétique d’un assaillant à l’autre, plus ou moins isolée ou insérée dans des réseaux, plus ou moins planifiée ou sans liens évidents, à l’exception d’une représentation du monde que les djihadistes sont parvenus à répandre comme un virus en s’appuyant en l’occurrence sur les technologies de l’information et de la communication (forums, réseaux sociaux, messageries cryptées).

Elle précisait avec une grande justesse que le combat engagé contre le djihadisme ne pourrait plus uniquement se limiter au tout militaire et au tout sécuritaire, mais devrait emprunter d’autres voies.

Mise à niveau des moyens et dispositifs de la lutte

Le sentiment d’horreur provoqué par cette énième cascade d’événements domine tous les débats dans l’immédiat, à l’ombre encore très proche de l’opération-suicide commise par Salman Abedi à l’issue du concert de la chanteuse américaine Ariana Grande et revendiquée par l’organisation Etat islamique (EI).

Or l’émotion, légitime, ne doit pas empêcher la conduite d’une réflexion plus distanciée sur les faits concernés et la reconnaissance, impérative, d’une transmutation du terrorisme qui continuera de miner nos sociétés sur le long cours et appelle une mise à niveau des moyens et dispositifs de la lutte.

La tragédie de Londres et chaque nouvel attentat nous rappellent combien le djihadisme représente l’un des plus grands défis de notre temps. Or sa juste appréciation fait encore étrangement l’impasse sur ce même « temps », en l’occurrence un monde de plus en plus « fluide », empreint de réalités extraterritoriales, sans entraves, désencastrées, « légères ».

Une époque où se côtoient des univers de sens de plus en plus radicalisés, lesquels éclairent au premier plan les transformations profondes et rapides d’un terrorisme décentralisé, dont les acteurs ont depuis longtemps mis à bas les frontières et les codes établis.

Au même moment, les modes d’analyse de la menace restent dans l’ensemble très classiques. Beaucoup échouent à prendre la pleine mesure du fossé croissant entre les discours dominants sur l’objet djihadiste, les mesures qui en découlent et l’activité terroriste dans ses aspects tangibles.

Le terrorisme est de moins en moins palpable

Ignorée ou tout simplement incomprise, cette fluidité accrue d’un monde globalisé détache le terrorisme – comme d’autres faits sociopolitiques – de tout territoire consacré en le projetant dans un environnement relativement indéfini et synonyme d’enjeux inédits pour des Etats, gouvernements et institutions traditionnellement ancrés dans les formes incarnées de l’exercice du pouvoir et de la souveraineté.

Fragmentaire, le terrorisme est de moins en moins palpable, ses protagonistes déclarés ou éventuels toujours moins repérables. Le djihadisme se redéploie à une vitesse fulgurante, s’éteignant momentanément pour ressurgir avec brutalité.

Le « califat » de l’Etat islamique articule précisément sa cause autour de cette juxtaposition entre expressions solides et centralisées, fluides et délocalisées. L’ancien porte-parole du groupe, le Syrien Abou Mohammed Al-Adnani, tué dans une frappe américaine au mois d’août 2016, avait bien compris la centralité de cet agencement et donné cette consigne claire à ses partisans en septembre 2014 :

« Si vous pouvez tuer un mécréant américain ou européen (…) ou tout citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’Etat islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière. »

Croyance archaïque d’une guerre géographique

Du côté des adversaires du groupe et d’autres formations djihadistes, l’appréhension de la menace et la stratégie antiterroriste demeurent dominées par la croyance archaïque d’une guerre géographique, sanctuarisée. Nombreux sont ceux qui attendaient de la déroute de l’Etat islamique dans son fief irakien de Mossoul ou des opérations autour de son bastion syrien de Raqqa une réduction des attentats.

La tuerie de London Bridge, comme tant d’autres qui l’ont précédée, devrait interpeller sur l’ampleur de la dispersion djihadiste, son extrême mobilité, et l’urgence d’une adaptation du combat, sur le terrain des idées notamment. Ce volet signifie moins à ce titre l’élaboration d’une contre-idéologie, comme certains le suggèrent déjà, que la réfutation systématique et froide, sous tous ses aspects et dans l’espace public au sens large, de l’énoncé djihadiste lui-même.

Par Myriam Benraad, Maître de conférences en science politique à l’université de Limerick en Irlande.

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