Après les naufrages…

Il y a peu de tragédies qui durent depuis si longtemps, si près de nous, qui ont vu un tel déferlement de discours, et si peu d’action pour y mettre fin, que tous ces naufrages de migrants en Méditerranée.

Cela fait presque vingt ans, depuis Noël 1996, où au moins 283 migrants (originaires principalement d’Inde, du Sri Lanka et du Pakistan), ont perdu la vie dans les eaux froides du Cap Passero, en Sicile, lorsque le bateau dans lequel ils étaient entassés, navire maltais immatriculé F174, a chaviré. A l’époque, cela avait été le désastre maritime le plus meurtrier en Méditerranée depuis la Seconde Guerre mondiale.

Ces deux dernières décennies ont été ponctuées de centaines d’autres naufrages ; l’Office international des migrations estime que le total s’élève à plus de 22 000 victimes depuis le début du nouveau siècle. Personne ne peut donc prétendre que nous sommes face à un phénomène nouveau ou inattendu. Mais quelle que soit l’incertitude des chiffres, il est certain que l’ampleur du phénomène est sans précédent. Les nombres d’arrivants et de victimes ont atteint un summum en 2014, et les premiers mois de 2015 annoncent une aggravation. Le record tragique de 1996 a été battu une fois en octobre 2013 (366 victimes au large de Lampedusa) et une nouvelle fois ce 19 avril, avec au moins 900 morts ; il faudra des semaines pour arriver à un décompte plus précis.

Les raisons géopolitiques des vagues de migrations précédentes s’associent à des périodes de conflit : conséquence de la guerre au Kosovo pour 1999 ; de la révolution tunisienne et de la guerre civile en Libye pour 2011. Les points d’origine de ces flux étaient alors circonscrits. A présent, les sources de la migration forcée se démultiplient et s’étendent de la Syrie jusqu’au nord du Nigeria, en passant par la Corne de l’Afrique, pour ne mentionner que les plus évidentes.

Cet arc d’instabilité toujours grandissante ne suffit pas à expliquer ce qui se passe aux frontières de l’UE : l’effondrement de l’Etat libyen en est l’élément essentiel. La Libye a de longue date attirée en nombre des travailleurs du continent africain, et joué ainsi un rôle stabilisateur ; en même temps, elle constituait depuis les années 90 un verrou important dans la stratégie de contrôle de la migration de l’UE. Après la chute de Kadhafi, le gouvernement italien avait promptement contacté les autorités transitionnelles en vue de revalider les accords bilatéraux existants. Mais ces tentatives pour rétablir le mur de contrôles externes gérés par l’Italie (et derrière, l’UE), menées à la va-vite et de manière confidentielle, ont été balayées à mesure que la Libye a plongé dans une guerre civile de plus en plus «internationalisée».

La prolifération de facteurs contribuant à la migration forcée ainsi que l’effondrement de la Libye ont créé d’immenses opportunités pour les trafiquants et les corrompus dans les pays ou le pouvoir de l’Etat est faible, voire inexistant. De plus en plus d’indices montrent que ces acteurs «informels» arrivent assez agilement à tirer un avantage stratégique des changements sur le terrain, en redirigeant le flux de cargaisons humaines là où la voie semble plus dégagée (peu importent les risques – mortels – pour les migrants).

Or, si les contrebandiers sont réactifs, on ne peut pas en dire autant des autorités. L’Italie a pourtant pris, en octobre 2013, une initiative unilatérale pour assumer la responsabilité de sa situation en ligne de front, en lançant l’opération «Mare Nostrum» (OMN), qui correspondait à un niveau historique de moyens consacrés aux recherches et aux secours. Cette décision courageuse et sans précédent se voulait aussi un défi lancé aux partenaires européens. Las ! Mare Nostrum se vit accusée d’être responsable de l’explosion du nombre de migrants et essuya en même temps des tirs de la droite populiste italienne. A l’automne 2014, l’opération fut remplacée par un dispositif de moindre envergure, l’opération «Triton», menée sous l’égide de Frontex. Pour autant, le flux des migrants en Méditerranée n’a cessé d’augmenter. Mais pour des centaines de migrants, ce constat vient trop tard. Que faire ?

Vu l’état actuel des institutions européennes, il n’est probablement pas la peine d’envisager plus qu’une récupération politique à court terme. Quelle que soit son ampleur, la vague d’émotion ne suffira pas à briser le mur des intérêts étatiques, celui-là même contre lequel s’est brisée l’opération Mare Nostrum. Le hic reste la question du lieu où l’on va amener les migrants et les réfugiés, une fois secourus. Si l’UE assume la responsabilité pour les opérations de recherche et de secours (elle devrait le faire, afin de ne pas se retrouver en porte-à-faux avec sa propre charte des droits fondamentaux), il sera alors difficile d’éviter une redistribution territoriale des rescapés. Il faudrait repenser toute la logique de partage des responsabilités – dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est très asymétrique – portée implicitement depuis vingt ans par les accords de Schengen et de Dublin.

Ainsi, il ne reste que la politique étrangère comme domaine pour des plans d’action efficaces. Le recours au blocus naval, par exemple, ne changerait rien aux données du problème par rapport à la période Mare Nostrum. A moins que l’on ne soit prêt à faire une croix sur le principe du non-refoulement de masse…

Ceux qui en appellent au traitement extraterritorial des demandes d’asile, sur le sol africain par exemple, ont tendance à oublier ce que cela suppose : des mesures de contrôle politique et de sécurisation dans la zone tampon choisie ; auxquelles serait associée nécessairement l’existence d’un schéma de réinsertion très large, voire à l’échelle de toute l’UE pour les chanceux «choisis».

Une politique étrangère pleinement européenne, dotée des moyens et de se défendre et de protéger les vies humaines, est la seule visée stratégique crédible.

Ferruccio Pastore, directeur du Forum international de recherche sur l’immigration (FIERI). Traduit de l’anglais par David Stryker.

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