Attentats à Bruxelles : « Qu’il y ait autant de gens en colère est grave pour toute civilisation »

Nous étions en plein tournage dans une plaine de Tlaxcala, au Mexique. La journée brillait de ses derniers éclats pendant que les cendres volantes du volcan Popocatépetl filtraient la lumière en ombres verte et ambre. Ce n’est qu’au mouvement de ses lèvres que je me suis rendu compte que Joaquim, mon assistant, m’appelait : Gilles avait été tué dans le métro à Bruxelles lors des attentats.

Pendant que Joaquin me parlait, la mort s’invitait en moi. Je regardais mes enfants et ma femme qui m’accompagnaient, sachant qu’ils ne savaient rien du drame : ils faisaient la course à quatre pattes tout en riant. Je pensais à Raîko, à Suzu et à Lili, la famille de mon ami et mon ingénieur du son pendant dix-sept ans avec qui nous avons fait le film Japon pendant quatre mois sans être payés. Je me rappelais d’autres tournages pleins d’obstacles et de moments inoubliables vécus avec lui, mon ami qui aimait Schubert et encore beaucoup plus la vie. Je regrettais tellement qu’il ne fût pas ici à Tlaxcala ou à Tokyo. Il s’était retrouvé dans cette damnée Belgique qu’il aimait comme moi mais qui nous paraissait décadente depuis des années.

Frustration

Finalement, ce dernier acolyte de la mort que j’attendais ne se présenta pas : la résignation. A sa place, je sentis en moi un sentiment frisquet qui est plus fréquent au Mexique qu’en Europe, au cours de ces dernières décennies en tout cas : la frustration. Mais elle ne se présenta pas folle ou vengeresse comme la colère, ni timide et paralysante comme la déception. Ce fut un souffle de raison, une exhortation fulgurante à l’action.

Attentats à BruxellesEt donc j’imaginais mon cher Gilles et son bouddhisme, non comme une fin en soi mais comme un outil d’harmonie ; un bouddhisme de travail. Quelques jours auparavant, nous discutions pendant le dîner des attentats. Un ami français, serein et cultivé, disait qu’il s’agissait finalement d’un problème mineur car il existe en fait peu de gens disposés à tuer de cette manière. Quelqu’un lui répondit qu’il s’agissait peut-être d’un problème mineur pour les gouvernements et leurs analystes mais que c’était un problème indubitablement majeur pour celui qui avait la malchance d’être au mauvais endroit au mauvais moment, ou d’avoir un être aimé ou un ami à ce même endroit et à ce même moment.

Nous parlâmes encore d’autres sujets : j’ai raconté comment quand je vivais à Bruxelles dans les années 1990, alors que ces meurtres de masse n’existaient pas encore sous cette forme, l’immigration d’origine arabo-musulmane était déjà vécue par beaucoup comme un problème. Mon ami et chef opérateur, Diego Vignatti, résidait à Schaerbeek et nous lui rendions régulièrement visite.

Quand ma femme s’y rendait seule et en jupe, elle était souvent la cible de crachats et d’insultes. Une autre fois, près de la Gare du Midi, dans un tram de nuit, nous avons vu deux individus frapper une femme seule et la traiter de pute pour avoir eu la mauvais idée de leur rappeler qu’il était interdit de fumer. Quand nous nous sommes approchés pour qu’ils cessent leur violence, ils nous ont arrêtés avec un couteau.

Répression sexuelle inouïe

Je tiens à m’excuser de raconter de telles bassesses en de telles circonstances mais ces bassesses sont importantes parce que, selon moi, elles sont à la racine de ces actes contre la vie. A la différence de mon ami, je crois qu’il y a un grand problème en Europe. Le fait qu’une partie significative de la population européenne vive dans une répression sexuelle inouïe et avec le sentiment d’un profond rejet social ne va pas sans conséquence.

Pourquoi continuer à minimiser l’importance du phénomène, en lui donnant un caractère individuel ou psychologique, alors qu’il pèse lourdement au moment du massacre ? Que quelques-uns tuent et meurent n’est pas certainement grave pour un gouvernement, mais qu’il y ait autant de gens en colère est très grave pour toute civilisation.

Ces idées courent le risque d’être mal comprises. Quand je dis que l’immigration d’origine arabo-musulmane est un problème pour l’Europe je ne dis rien qui puisse s’approcher d’une idée selon laquelle les Arabes ou les musulmans seraient mauvais et devraient être punis. En fait, je dis quelque chose qui est proche du contraire : un homme n’est pas coupable de sa
propre condition même s’il ne cesse pas d’être ce qu’il est.

Une frange de la population est élevée et vit dans le ressentiment pour des raisons partiellement historiques et partiellement existentielles. Selon moi, cette réalité découle de deux sources : le colonialisme européen, particulièrement injuste, cruel et d’une infinie arrogance, qui reste, lamentablement, sous-estimé dans les analyses sociales et politiques de la situation qui forment l’opinion publique.

J’entends beaucoup de Belges, par exemple, se dire : « Tout pays doit faire preuve de résilience face aux traumatismes de son histoire comme nous l’avons fait après le nazisme ; certaines des anciennes colonies vont bien, d’autres vivent dans l’obscurantisme, c’est leur choix. La Belgique est un pays qui, justement, se distingue par des valeurs d’ouverture, de tolérance et d’accueil, qui offre un système de protection sociale, de santé, d’éducation gratuite pour tous… D’autres pays n’en font pas autant, comme la Suisse, comme l’Autriche, sans être frappés par le terrorisme islamiste. »

Ressentiment et dépit

Je suis mexicain d’origine européenne et je ressens la douleur causée par la destruction de la Mésoamérique il y a un demi-millénaire, et je m’identifie plus à ceux qui ont perdu leur civilisation qu’à la cause occidentale. Je ne peux m’imaginer ce que peuvent ressentir les fils du Moyen-Orient et du sud de la Méditerranée, dont les pays d’origine étaient esclavisés et continuent à être saccagés avec la complicité de leurs gouvernements.

Le problème est vaste et, tout au fond, je crois que sa racine est d’ordre philosophique : en somme, je pense que le paradigme occidental, qui a culminé avec les Lumières et a été achevé par l’économie capitaliste, fait de la séparation la condition existentielle de tout être conscient. De là surgit nécessairement la différence et s’ensuit logiquement l’exclusion.

Oui, Mesdames et Messieurs, même si c’est laid à entendre, une partie substantielle des populations européennes se sent méprisée à cause de son apparence et de ses origines, et grandit dans le ressentiment et le dépit. Vous pensez vraiment que l’histoire coloniale s’efface en trois ou quatre générations et avec des subventions pour les pauvres ? Cela pourrait être le cas si les conditions de vie présentes étaient optimales. Mais quand j’allais faire mes courses pour pas cher à Molenbeek, il y a vingt ans, je sentais déjà la pauvreté, la marginalisation écrasante et la méfiance.

L’Europe doit se réveiller pour l’honneur de ses morts et pour sauver ses vivants. Ni la démagogie de droite, qui est antihumaine et contredit le droit naturel, ni celle de gauche, qui n’est que complaisance et inaction égoïste, ne peuvent résoudre le problème.

Le fascisme ne résoudra rien alors que tant de sang a déjà jailli. Mais il est tout aussi épouvantable de se réfugier derrière le sophisme suivant lequel le phénomène n’affecterait que peu de personnes et que, conséquemment, ne serait pas à proprement parler un problème. Il semble bien pourtant que c’est ce que se contente de faire la majorité des gouvernements aujourd’hui en Europe : des calculs, rien de plus.

Descendre de son trône

Que peu de vies aient été fauchées ne doit pas nous permettre d’échapper à la nécessité d’investir massivement dans l’école et d’y enseigner, en faisant amende honorable, l’histoire du colonialisme ; de veiller à établir l’égalité des chances pour chaque vie nouvelle ; d’investir dans un urbanisme qui casse la ghettoïsation et favorise le vivre-ensemble ; de se dépouiller de la culpabilité et de prendre le risque de parler à voix haute et claire pour fixer des limites quand c’est nécessaire ; de cesser l’alliance avec l’Arabie saoudite – qui a sa part de responsabilité dans toute ces horreurs.

Avec leur raison et leur esprit, en marge du ressentiment et du terrorisme, les sociétés européennes devront s’unir pour trouver non plus la tolérance, concept qui comme on s’en rend compte a floué l’histoire, mais l’harmonie. Ni la haine ni la passivité ne sont le chemin. ́L’Europe doit faire preuve d’humilité et descendre de son trône pour exercer avec bravoure son humanité.

Je suis cinéaste, certes, mais je suis un ami de Gilles et en fin de compte, citoyen de n’importe ou. Et je sais que mon camarade aurait apprécié cette réflexion, même si je ne peux pas affirmer qu’il l’aurait partagée : il aimait la différence autant que la vie.

Carlos Reygadas est lauréat du prix de l’Age d’or pour Japon (2002) remis par la Cinémathèque royale de Belgique et le Musée du cinéma de Bruxelles. Il a en outre reçu le prix du jury au Festival de Cannes pour Lumière silencieuse (2007), et le prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2012 pour Post Tenebras Lux.

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