Au cœur de la crise burundaise IV : la rente du maintien de la paix en question

La crise politique de 2015 a eu d’importantes répercussions dans l’armée burundaise : une tentative de coup d’Etat a eu lieu en mai 2015. Mais le régime est parvenu à garder l’armée sous son contrôle en combinant la répression contre les militaires soupçonnés d’être opposés au troisième mandat du président Pierre Nkurunziza et le maintien du statut socio-économique privilégié des militaires. Les revenus tirés des missions de maintien de la paix à l’étranger jouent un rôle clé dans le maintien de ce statut privilégié. Début 2017, le gouvernement a su manœuvrer pour garder ses troupes dans la mission de l’Union africaine (UA) en Somalie (Amisom), malgré les réticences de l’Union européenne (UE) qui finance la quasi-totalité des indemnités des troupes et est accusée par le gouvernement burundais de le déstabiliser. Mais l’armée est désormais dans une position paradoxale. De plus en plus politisée par un régime qui n’hésite pas à utiliser la force contre ses opposants civils, sa participation à des missions de maintien de la paix ne saurait être garantie à long terme.

Doté d’une petite armée (environ 25 000 hommes pour 10 millions d’habitants) et figurant parmi les pays les plus pauvres du monde, le Burundi s’est engagé pleinement, depuis dix ans, dans les opérations de maintien de la paix. Si cet engagement fait aujourd’hui polémique au niveau politique, il fait consensus au niveau social en raison de la rente économique qu’il procure. Cependant, cette dernière ne peut garantir de façon pérenne le statut socio-économique privilégié des militaires.

Une politique volontariste d’engagement dans le maintien de la paix

L’armée burundaise a été reconstituée en 2004 par l’intégration de l’ancienne armée et des ex-rebelles qui ont combattu le régime à partir des années 90. Présentée depuis comme une vitrine du succès du processus de paix au Burundi, elle a bénéficié d’un soutien important de certains bailleurs de fonds (notamment les Etats-Unis et les Pays-Bas) pour former ses soldats au maintien de la paix dans des pays à haut risque, comme la Somalie. Cet engagement dans le maintien de la paix est vite devenu une stratégie gouvernementale pour garantir la paix sociale dans l’armée, tandis que celle-ci était soumise à une restructuration profonde et délicate, prévue par l’accord de paix d’Arusha de 2000. Comme dans d’autres pays africains qui ont connu une guerre civile (Ouganda, Rwanda), la participation aux missions de maintien de la paix est motivée par les avantages qu’elle procure, tant en termes de bonne image diplomatique que de financements.

Depuis décembre 2007, des troupes burundaises sont déployées dans le cadre de la plus grande mission de maintien de la paix en Afrique : l’Amisom. Cette mission de l’UA compte aujourd’hui environ 22 000 hommes. Depuis mai 2014, des troupes burundaises sont aussi présentes en République centrafricaine, d’abord dans le cadre d’une autre mission de l’UA (Misca), puis dans le cadre d’une mission de l’ONU (Minusca). Neuf contingents ont déjà été déployés dans le cadre de l’Amisom, qui compte environ 5 000 soldats burundais (soit un cinquième de l’armée). Du fait de la longévité de l’Amisom, le nombre de militaires burundais ayant servi en Somalie est équivalent à l’effectif total de l’armée burundaise, soit 25 000 hommes. Certains y ont déjà effectué deux rotations et d’autres sont partis en Centrafrique, où les effectifs burundais sont plus modestes (2 500 au plus fort de leur participation, moins de 1 000 actuellement), après avoir servi en Somalie. Presque tous les officiers ont effectué un séjour en Somalie. Alors que dans d’autres pays contributeurs de troupes, le maintien de la paix ne concerne qu’une petite fraction de l’armée, au Burundi il concerne l’ensemble de l’armée et fait partie des cinq priorités de la politique nationale de défense.

La question salariale

En dépit des risques – le gouvernement ne communique pas sur le nombre de blessés et tués dans le cadre de l’Amisom –, le départ en mission de maintien de la paix est très prisé des militaires burundais. Les listes de volontaires sont longues et certains tentent même de faire jouer leurs relations ou d’offrir de l’argent pour partir en mission, voire pour obtenir un poste rémunérateur à l’état-major de l’Amisom.

Au Burundi, les soldes des militaires sont dérisoires. En moyenne, les hommes du rang perçoivent l’équivalent de 80 dollars par mois, les sous-officiers 100 dollars, les officiers subalternes 200 dollars, les officiers supérieurs 250 dollars et les officiers généraux 300 dollars. Or avant 2016, les primes mensuelles versées aux militaires de l’Amisom s’élevaient à 1 032 dollars. Les hommes du rang qui y participaient multipliaient donc leurs revenus par dix – le gouvernement retenant 200 dollars sur chaque salaire. L’écart entre la solde perçue au Burundi et les indemnités de mission était encore accru par des avantages divers, notamment l’obtention de crédits bancaires gagés sur les indemnités de mission. En effet, les militaires ont presque tous un compte bancaire à la Coopérative d’épargne et de crédit pour l’autodéveloppement (CECAD), sorte de caisse d’épargne de l’armée qui leur accorde des avances sur les indemnités avant de partir en mission. Certains amélioraient aussi leur revenu en faisant des affaires avec des commerçants somaliens.

L’importance des considérations salariales dans leur participation à l’Amisom est apparue notamment lors d’une discussion du contingent burundais avec une délégation parlementaire venue de Bujumbura en février 2013 à Mogadiscio. Comme l’indique le rapport parlementaire non publié, les doléances financières (revalorisation des allocations familiales et des indemnités, inquiétude sur les pensions de retraite, etc.) ont constitué une bonne partie de la discussion entre militaires et parlementaires et pris le pas sur les doléances strictement militaires (meilleur équipement, véhicules, prise en charge médicale, etc.).

Le métier militaire, voie de réussite sociale

Les missions de maintien de la paix ont permis aux militaires d’échapper aux difficultés socio-économiques auxquelles fait face la majorité de la population burundaise. Elles ont conféré à la corporation militaire un statut social privilégié.

Dans une société où les perspectives économiques sont limitées pour les jeunes, partir en mission de maintien de la paix est une véritable aubaine. Cela garantit un habitat décent, une situation familiale confortable, ou permet de s’installer plus facilement dans la vie maritale et d’accéder au statut de chef de ménage. Fait assez exceptionnel à leur âge, tous les jeunes militaires sont capables d’acheter une parcelle pour construire des maisons en dur, ou des terres pour la culture ou l’élevage. Ceux qui sont mariés contractent généralement un premier crédit bancaire pour acheter une parcelle où ériger leur maison. L’autre priorité pour l’officier est l’achat d’une voiture pour permettre à son épouse et à ses enfants de se rendre au travail et à l’école. Les militaires plus âgés essaient de payer à leurs enfants des études dans les universités de la sous-région.

Outre l’enrichissement individuel, les salaires de l’Amisom servent aussi à des actions caritatives collectives et au développement de la construction dans certains quartiers. A Bujumbura, les militaires partis en Somalie ont beaucoup construit dans les quartiers de Kanyosha, Buterere, Mutakura et Gatunguru. Et dans les villages de l’intérieur du pays, les notables sont fiers de montrer les maisons construites par les militaires ayant servi en Somalie ou en Centrafrique. Nouveaux riches, ces militaires sont la preuve vivante, au niveau de leur quartier ou de leur village, que la profession militaire reste un ascenseur social. D’ailleurs, en cas de décès en mission, les ayant-droits (épouses, enfants ou parents) touchent 50 000 dollars quel que soit le grade du défunt, une somme considérable au Burundi et qui établit une certaine égalité entre officiers et hommes de troupes.

outefois, sur le plan social, l’enrichissement rapide des militaires n’est pas exempt d’inconvénients. « L’argent leur montait parfois à la tête », témoigne un ancien casque bleu burundais. De retour au Burundi, certains désertent le service, disparaissent pour des vagabondages sexuels et réapparaissent après avoir dilapidé toutes leurs indemnités.

La rente du maintien de la paix n’est pas éternelle

Avant la crise politique de 2015 au Burundi, les indemnités des personnels de l’Amisom étaient perçues régulièrement dans un délai de trois mois au maximum. Mais la situation dans le pays a conduit l’UE à suspendre le paiement du contingent burundais au sein de l’Amisom. Ceci a abouti, à partir de début 2016, à un important retard de paiement : les bataillons présents en Somalie ont accumulé presque onze mois d’arriérés, ce qui a vite créé des problèmes financiers dans l’institution militaire. Qui plus est, la réduction de 20 pour cent de la contribution de l’UE à l’Amisom a été immédiatement répercutée sur les indemnités du 34ème bataillon.

Ce retard de paiement a eu d’importantes conséquences. Pour subvenir à leurs besoins courants en Somalie, les militaires ont dû recourir à toutes sortes d’expédients. Les militaires burundais en Somalie avaient l’habitude d’acheter à crédit aux commerçants somaliens des produits qu’ils envoyaient à leur famille et de les rembourser après avoir perçu leurs indemnités. Comme ils n’ont pas été payés, certains sont rentrés sans s’acquitter de leurs dettes. Tandis que ceux qui les ont remplacés en Somalie s’inquiètent du versement de leurs salaires, ceux qui en sont revenus ont dû faire face à des difficultés inattendues.

Début 2017, ils ont regagné leur pays natal les mains vides alors qu’ils avaient passé plus d’une année en mission à l’étranger. Les projets d’investissement familiaux (construction en dur de maisons d’habitation, projets d’élevage ou d’agriculture, etc.) sont à l’arrêt. En ces temps de détresse économique, les ménages connaissent un stress financier qui devient vite émotionnel. Des cas de divorce sont enregistrés ici et là, surtout parmi les sous-officiers et les hommes du rang qui n’ont pas donné de procurations à leurs épouses pour avoir accès à leur compte en banque ou toucher leur solde. Parmi les jeunes officiers, des projets de mariage ont dû être retardés ou abandonnés. Des fiancées ont attendu en vain le versement de la dote et se sont finalement détournées des jeunes hommes désargentés. Alors que les militaires pouvaient, auparavant, secourir financièrement des parents et amis dans le besoin et faisaient partie des privilégiés, ils commencent à être eux-mêmes confrontés à des difficultés matérielles et à un risque de déclassement social.

Ce problème est temporairement réglé avec la décision de l’UE de régler les arriérés et de continuer à financer Amisom jusqu’en 2018 grâce à l’arrangement spécifique négocié avec l’UA pour le paiement du contingent burundais. Mais la suspension des paiements de l’UE révèle un problème plus profond. A l’instar d’autres pays contributeurs de troupes, le régime burundais a transformé l’Amisom en une rente financière pour éviter une crise sociale dans l’armée et améliorer quelque peu l’état de ses finances publiques. Or, comme l’Amisom dure depuis dix ans et n’a pas de perspective de fin à brève échéance, son financement par des pays européens ne durera pas éternellement, d’autant plus que le Royaume-Uni, qui a ces dernières années plaidé auprès de ses partenaires à Bruxelles pour un soutien à la Somalie, est en train de quitter l’Union.

La suspension des paiements de l’UE, consécutive à la crise burundaise, a mis en évidence la fragilité financière de l’institution militaire. Si les militaires subissent comme d’autres professions l’onde de choc socio-économique de la crise politique et se sentent déclassés, cela peut les conduire à réévaluer leur soutien au régime et mener à de nouvelles turbulences.

Mais le problème de la dépendance de l’armée à la rente financière du maintien de la paix ne se limite pas au Burundi : d’autres pays contributeurs de troupes, pauvres et avec un très fort niveau d’engagement dans les missions de l’ONU et de l’UA (ou des missions ad hoc comme la Force conjointe multinationale dans le bassin du Lac Tchad, ou la nouvelle force G5 au Sahel), sont concernés. Certains gouvernements africains ont trouvé avec le maintien de la paix un moyen temporaire et extérieur de financer leur armée. Mais une solution définitive et intérieure impliquerait que les ambitions militaires et le format de l’armée soient proportionnées aux moyens budgétaires des pays concernés. Le contexte actuel de militarisation croissante des questions de sécurité en Afrique et d’une demande élevée de troupes pour des missions de maintien de la paix n’est pas favorable à une telle évolution. Au lieu d’encourager cette dynamique et de créer un effet de rente pour certaines armées africaines, les bailleurs de fonds des missions de maintien de la paix devraient réfléchir à la soutenabilité de leurs politiques dans le long terme et éviter d’encourager le développement d’armées qui ne peuvent être financées par les ressources propres du pays. A long terme, l’écart croissant entre les finances des pays africains et le développement de leur armée ne pourra pas être comblé par l’UE et cet écart est porteur d’un risque de déstabilisation.

Thierry Vircoulon, Senior Consultant, Central Africa.

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