Au cœur du chaos algérien

Celui qui crie le plus fort dans le désert, c’est le silence, dit un proverbe touareg. C’est au printemps que le ciel d’Alger est le plus tourmenté. Aux aurores, le soleil combat les nuages, l’issue de sa bataille est toujours imprévisible. Les mouettes tournoyant au-dessus de la baie luttent elles aussi, contre le vent. Elles dérivent dangereusement, prêtes à plonger vers le sol, mais parviennent toujours à maintenir leur précaire équilibre. Ainsi se font les réveils à Alger, sous ce ciel d’incertitude, avec des oiseaux malmenés, au-dessus d’une ville engourdie, silencieuse, comme vidée de ses habitants.

Je profite de ce court instant de quiétude comme d’une trêve. Très vite, les bruits de la ville reprennent, klaxons, sirènes, puis, peu à peu, un grondement incessant, des chants d’enfants échappés d’une cour d’école, tandis que, sur Internet, je consulte en diagonale les titres de la presse. C’est ma séance quotidienne de lacération, comme tous les matins, ma douleur est vive, colère, sentiment d’impuissance.

L’ASSOURDISSANT SILENCE DU FAVORI

La campagne présidentielle vient de démarrer, les candidats et leurs détracteurs accumulent les déclarations, je n’écoute pas leurs mots, ils me sont étrangers. Je suis envahi par l’assourdissant silence du favori, qui résonne chez moi en tintamarre d’interrogations. Je ne les comprends pas, je ne cherche plus à les comprendre, ceux qui font campagne pour lui, ceux qui se présentent contre lui, je ne vois que leurs silhouettes animées, gesticulantes, englouties et dévorées par l’image de son regard hagard.

Dans les articles, ANP, DRS, FLN deviennent des initiales en triptyque, inlassablement répétées, référence aux jeux opaques entre états-majors de l’armée, des services secrets et des politiques. Je n’y vois désormais que des signes ésotériques, l’évocation d’un univers secret et inquiétant, accessible aux seuls initiés. Seule me hante la vue de cet énorme bouquet de roses pétrifié, posé sur la table, juste à côté de lui, faisant écho à son immobilité.

De cette accumulation faite d’éternelles promesses lénifiantes, de polémiques sordides et d’analyses souvent creuses et répétitives, je ne vois que ses mots à lui, ses mots si rares, à peine audibles, filet de mots, marmonnés d’une voix aiguë et légèrement rocailleuse. Je n’entends même plus les bruits de la ville, je reste suspendu à ses lèvres, face à mon écran, repassant sans cesse la même vidéo. Comme lui, je suis immobile sur ma chaise, happé par la fixité de son regard. N’osant plus respirer, j’arrive au seuil de l’étouffement.

Je dois alors vite me plonger dans Facebook, faire défiler les posts salvateurs, consulter les vidéos, rire aux parodies des jeunes comiques qui apparaissent sur la Toile, recevoir cette bouffée d’énergie, de vitalité, faite d’humour noir, de dérision, d’initiatives citoyennes et de cris de désespoir. Imploser de colère, puis exploser de rire, alternativement, quotidiennement, échanger, tisser des liens, réfléchir, rire, m’indigner, hurler de joie ou d’impuissance, le Net devient l’agora, l’espace public dont nous rêvons tous, là où les liens se construisent. A des années-lumière des institutions et des discours officiels, une Algérie parallèle, vitale, diverse, tellement jeune, vit et respire. Je me plonge avec délectation dans cet univers bruyant, étourdissant, tellement vivant.

LA RÉALITÉ DU CHAOS URBAIN

Il est temps pour moi de sortir, de m’extraire du chaos virtuel pour rejoindre la réalité du chaos urbain. En cette veille d’élection présidentielle, la foule déborde des trottoirs et envahit l’espace déjà encombré des automobilistes. Les décideurs ont lancé une vaste opération de réfection des trottoirs, plus moyen de les emprunter, les passants tentent de se frayer un chemin sur la chaussée et envahissent le moindre centimètre carré de bitume.

La ville grouille et bouillonne sous un soleil aujourd’hui victorieux. Des policiers dépassés tentent à coups de sifflet affolés de faire passer un arrogant cortège officiel, succession de berlines de luxe, englué dans le trafic. Les sirènes stridentes, les gesticulations agacées de gardes du corps armés jusqu’aux dents n’y pourront rien, le cortège attendra son tour pour passer, tandis que des enfants curieux et amusés tenteront de deviner quel apparatchik se cache derrière les vitres fumées de la limousine noire.

Curieux spectacle que ce cortège immobile, allumant désespérément ses gyrophares, coincé au milieu de cette vie bouillonnante et désordonnée, frêle embarcation perdue au milieu d’un fleuve tumultueux.

La vitalité déborde à Alger, elle me donne le tournis, j’aime me perdre au pied des balcons surchargés de linge, slalomer au milieu des étals de vendeurs à la sauvette, me faire bousculer par des enfants jouant au ballon, tenter de trouver un interstice aux comptoirs des cafés bruyants, tandis qu’à l’étage, dans l’intimité des salles dites « familiales », les couples se font et se défont.

LES ALGÉRIENS OCCUPENT L’ESPACE

Dans tous les quartiers, dans toutes les villes, les Algériens occupent l’espace, de constructions anarchiques en garages et caves reconvertis en boutiques. Il faut vivre, se débrouiller, faire sans, profiter de la moindre opportunité, du moindre mètre carré d’espace. C’est au milieu de cet intense chaos que l’on comprend l’ampleur du traumatisme d’un peuple qui a dû, pendant plus de dix ans, arrêterde vivre.

Inlassablement, quotidiennement, la toile se tisse, les liens se reconstruisent, formant des espaces de contestation, « Barakat ! », « Y’en a marre ! ». De rébellion, émeutes ! Immolations ! Collectifs artistiques ! Syndicats autonomes ! Cadenas de l’amour ! Deux jeunes journalistes femmes filment les cités universitaires en caméra cachée et les décrivent comme des lieux de débauche et de perdition, provoquant un véritable scandale social et politique.

Société complexe, diverse, éclatée, perdue, tellement vivante, presque attendrie par ce vieil homme malade entouré de ces politiques auxquels plus personne ne croit, tant ils semblent vivre dans un univers parallèle. Faire et agir sans, telle est la sagesse populaire, réapprendre à vivre, à exister, tisser la toile, sur le Web, dans la rue, occuper l’espace virtuel, l’espace public, vivre, déborder, exister.

DES INSTITUTIONS AUTISTES

Peu à peu, la parole se construit, déjouant les perpétuels obstacles générés par des institutions autistes, se heurtant à la méfiance, omniprésente, avec ses éternelles questions : qui est derrière ?, qui manipule qui ? Il faut sans cesse inventer, se libérer autrement, loin des révolutions sanguinaires de nos voisins – atroces réminiscences –, exister hors des circuits officiels, totalement dépassés par la vitalité d’une société qu’ils ne peuvent comprendre ni accompagner.

Réfléchir, aussi, sans l’aide de ces élites déconnectées, tenant des discours d’un autre âge. Et pour moi, quotidiennement, déambuler et me perdre dans les rues, arpenter la Toile, m’insinuer dans cette énergie du désespoir, contempler cette créativité de la débrouille, faire que chacun de mes actes, porteurs de mon silence, devienne un hymne à la liberté.

Arrivé au bureau, mon premier réflexe est de me reconnecter avec le Web, renouer avec la douleur. Les violences ont repris à Ghardaïa, j’essaie de comprendre, d’analyser, mais je ne saisis rien. Encore deux immolations à Oran, un émir terroriste est abattu dans une embuscade par les forces de sécurité, c’est le « terrorisme résiduel ».

A Ouargla, une manifestation des diplômés chômeurs est sévèrement réprimée. Lemouvement Barakat ainsi que le Front du refus annoncent de nouvelles actions, alors qu’au fil des interviews, des ministres en campagne parlent de stabilité, de complots, de risques d’invasion.

L’Algérie serait donc menacée, on agite le spectre de rues vides, des égorgements, encore se recroqueviller, renouer avec l’enfer de la décennie noire, cette horrible période que les politiques appellent pompeusement « tragédie nationale », encore imploser, encore mourir à l’intérieur, non, non ! Est-ce la seule proposition ? Le statu quo ou la mort, comme unique promesse d’avenir? Ainsi, les politiques seraient nos sauveurs, nos protecteurs, nous, peuple infantile et indiscipliné, totalement incapable de se prendre en charge ?

Vertige de la question, il ne me reste qu’à me perdre dans l’action, tenter de construire, d’agir, de tisser les liens, encore tisser, occuper l’espace, créer, tenter de déborder, quitter les trottoirs défoncés pour tracer une route de moins en moins solitaire. La journée passe ainsi, mes actes deviennent paroles, je suis l’infime élément de la foule, en mouvement chaotique et affairé. Toute la journée, j’entends les cris d’enfants qui montent de la rue, les klaxons, les invectives bruyantes de voisines qui se disputent sur leur balcon, ces bruits font ma symphonie quotidienne, ils forment notre parole, celle que eux, là-haut, assimilent au silence.

Aujourd’hui, le soleil a gagné la bataille. Demain, ce sera peut-être les nuages, peu importe, à chacun son combat. La nuit, alors que la ville sera vide, ses trottoirs meurtris livrés aux silhouettes solitaires et aux barrages de police, du haut de ma terrasse, j’accueillerai enfin le silence, comme une promesse.

Samir Toumi, ecrivain et chef d’entreprise.

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