Au Japon, le pari dangereux de Shinzo Abe

La maire de Tokyo, Yuriko Koike, mène la campagne des législatives anticipées contre le premier ministre Shinzo Abe sur des positions tout aussi nationalistes. Tokyo, 2 octobre 2017. © Kim Kyung Hoon

Alors que sa voisine, la Corée du Nord, devient de plus en plus belliqueuse, le Japon se lance dans une élection générale impromptue. Beaucoup questionnent la décision du premier ministre Shinzo Abe de dissoudre la Diète et de faire appel à la population. La décision paraît en effet très opportuniste.

Après un été qui avait vu la popularité de Shinzo Abe chuter en raison notamment de deux scandales de trafic d’influence, il avait réussi à redresser la barre grâce à un remaniement de son cabinet et surtout à sa capacité à utiliser la crise nord-coréenne pour se présenter comme un pilier de stabilité dans la tempête. Il comptait donc profiter de ce regain de soutien avant qu’il ne se dissipe, peu importe la situation internationale on ne peut plus délicate.

Un nouveau parti

Le cynisme de Shinzo Abe, utilisant cette situation tendue pour son propre profit, est l’objet de nombreuses critiques. Les jours qui ont suivi son annonce de dissolution de la Diète ont cependant vu des développements politiques dramatiques qui ont en partie éclipsé les soucis quant au contexte international.

En effet, la décision du premier ministre a précipité un réalignement de l’opposition autour de la populaire maire de Tokyo, Yuriko Koike. Celle-ci a lancé dans l’urgence un nouveau parti national et, attirés par la perspective de poser un défi électoral sérieux à Shinzo Abe, une majorité des membres de ce qui était jusqu’à la semaine dernière le plus grand parti d’opposition, le Parti démocrate progressiste (PDP), s’est empressé de se joindre à elle.

Virage conservateur

Le grand perdant de cette affaire est la gauche japonaise. En effet, le PDP était une coalition inconfortable de politiciens de gauche comme de droite qui, malgré ces contradictions internes, donnait une plateforme aux progressistes et leur permettait d’être représentés à la Diète.

Yuriko Koike, par contre, bien qu’elle se présente comme réformatrice et anti-établissement, partage en réalité beaucoup des opinions nationalistes du premier ministre. Comme lui, elle désire renforcer les capacités militaires du Japon et réviser partiellement la clause pacifiste de la constitution. Elle a donc déjà indiqué à tout candidat opposé à ces idées qu’il ne pourra pas se présenter aux élections sous l’étendard du nouveau parti, lui assurant peut-être une cohérence plus grande mais le poussant également vers la droite. Son objectif est en somme de proposer une alternative conservatrice à Shinzo Abe.

Avenir incertain de la gauche

Sous l’effet de ces chamboulements, la situation politique reste très fluide et promet une campagne pour le moins intéressante. L’aile progressiste du PDP est en train d’établir à son tour un nouveau parti. Yuriko Koike se retrouve pour sa part déchirée entre ses ambitions nationales et ses responsabilités en tant que maire de la capitale (un poste qu’elle promet de garder).

On peut cependant déjà imaginer un scénario électoral qui verrait la nouvelle Diète complètement dominée par la droite conservatrice. Certes, le parti de Shinzo Abe ne risque pas de perdre sa majorité. Son avantage électoral est tel qu’il sera quasiment impossible de le déloger. Mais, si les protégés de Yuriko Koike font un bon score et volent au sortant de nombreux sièges, le résultat serait un premier ministre affaibli et un principal parti d’opposition tout aussi nationaliste que celui au pouvoir. La gauche serait alors réduite au Parti communiste et à un petit parti progressiste sans grandes ressources.

Idéaux de paix en berne

Il se peut donc que le pari électoral de Shinzo Abe se révèle être une grosse erreur. Non seulement il aura mis le pays en émoi dans un contexte international déjà très tendu, mais il risque également de se retrouver avec une majorité réduite et une opposition plus cohérente et vigoureuse.

Quant à la démocratie japonaise, elle se verrait affaiblie par le manque de vraie alternative idéologique au programme conservateur et nationaliste du premier ministre. Les idéaux de paix et de liberté incarnés par la constitution japonaise ont pourtant besoin de défenseurs. Aujourd’hui, ils n’ont malheureusement plus le vent en poupe.

Antoine Roth, doctorant à l’Université de Tokyo.

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