Au Liban, le vivre-ensemble est à réinventer chaque jour

Les cloches de la cathédrale Saint-Georges de Beyrouth sonnent à toute volée. Immédiatement après, c’est la voix du muezzin appelant à la prière qui résonne dans le quartier somptueusement restauré du centre-ville où déambule notre groupe d’une quarantaine de Suisses, Français, Libanais, Jordaniens, Syriens et Irakiens. Tandis que nous visitons la crypte sous l’église, mon attention est attirée par une psalmodie inhabituelle en un tel lieu. Je remarque alors une ouverture dans le mur commun à la mosquée et à la cathédrale. La voix de l’imam qui dirige la prière emplit la vaste cave où sont exposés des vestiges archéologiques. Ces ruines disent le passé plurimillénaire du Liban, l’empreinte laissée par les nombreuses cultures qui s’y succédèrent ou coexistèrent: Phéniciens, Grecs, Romains, chrétiens, Druzes, musulmans. Des ­générations qui ont affronté les conflits inévitables lorsque des humains sont appelés à vivre ensemble mais qui ont produit grâce à leur diversité une richesse culturelle extraordinaire.

«Nous sommes tous imprégnés par la tradition de l’autre», nous confie le prêtre maronite, responsable de l’Association Reconstruire ensemble, qui a organisé notre visite du 7 au 15 septembre dernier. «Moi, je suis très marqué par l’islam. Dans ce pays, on a tous l’habitude de fréquenter les mosquées ou les églises des autres», ajoute-t-il. Un député chiite de Byblos nous dira, dans le cadre d’un des colloques qui ont ponctué notre voyage, que c’est aux chrétiens qu’il doit son élection, ces chrétiens dont il a appris, dans le collège jésuite où il a grandi, les valeurs de fraternité et de paix.

Dans mon enfance, on parlait du Liban comme de la Suisse du Moyen-Orient. La manière dont les institutions avaient su prendre en compte les multiples communautés religieuses et culturelles – on en compte 18 aujourd’hui – était présentée comme aussi exemplaire que la nôtre.

Mais les choses ne sont plus ce qu’elles étaient. Les conflits des voisins et, à travers eux, les affrontements des grandes puissances ne cessent de déborder les frontières de ce petit pays. C’est par ­centaines de milliers, voire par millions, que cette terre traditionnelle d’hospitalité a accueilli les réfugiés, palestiniens, syriens, maintenant irakiens. Ils représentent 40% de sa population, nous a-t-on dit. Les réductions simplistes et l’instrumentalisation de la religion à des fins idéologiques et militaires ont fini par contaminer une partie de la population, désécurisée par la situation dangereuse dans laquelle se trouve à nouveau le pays. Au lieu de vivre comme des personnes aux identités multiples, elles sont tentées de se réfugier dans celle de leurs identités qui leur paraît la plus menacée et qui les rassure à la fois, leur identité religieuse réduite à sa plus simple expression.

Comment retrouver la cohésion sociale dont tout le monde au Liban parle avec nostalgie, comme d’un paradis perdu?

«Nous vivons une crise du lien social», pense Antoine Messara, professeur émérite de sociologie à l’Université libanaise. «L’extrémisme est une rupture du lien à l’autre, dira aussi Samir Frangié, ancien député très engagé dans le dialogue et la réconciliation nationale. L’autre, avons-nous compris, ce n’est pas seulement le voisin qui se réclame d’une tradition différente, c’est celui qui incarne la culture des autres, la culture de l’Occident, cette civilisation de la réussite, de l’argent et du paraître dont on est ou se sent exclu. Les laissés-pour-compte de la mondialisation, les nouveaux damnés de la terre, semblent trouver dans le fanatisme religieux une nouvelle raison d’être.

La réponse, nos amis de Reconstruire ensemble nous l’apportent par leur engagement citoyen. Leur association qui regroupe des chrétiens, des Druzes, des chiites et des sunnites, travaille notamment à améliorer les politiques éducatives, à promouvoir dans les écoles les valeurs éthiques qui constituent leur patrimoine commun, à redonner un sens concret au mot démocratie. «Ce n’est que si on est égal aux autres qu’on peut faire valoir sa différence», affirme une intellectuelle chiite. Cette différence, je me dois d’aider l’autre à la faire reconnaître si je le respecte véritablement.

Il faut aussi, nous a-t-on répété, condamner la barbarie sans faire de distinction entre ceux qui la subissent. Refuser catégoriquement l’instrumentalisation de la religion. Former une ligue contre la violence, un front des modérés pour promouvoir une culture de paix et du vivre-ensemble.

Cette alliance des hommes et des femmes de bonne volonté ne doit pas se limiter au Liban. C’est nous tous qui devons la vivre ici et maintenant avec nos proches et ceux qui le sont moins. De ce pays meurtri mais qui demeure si fort dans son espérance, nous avons en effet appris que seule la fraternité peut triompher de la haine et de la guerre.

Gabrielle Nanchen

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