Au Moyen-Orient, la fin des certitudes

Joe Biden, alors vice-président des États-Unis, lors de la visite d’une délégation diplomatique à Riyad, en 2011. Archives AF
Joe Biden, alors vice-président des États-Unis, lors de la visite d’une délégation diplomatique à Riyad, en 2011. Archives AF

Pour de nombreux observateurs, l’entrée en fonctions de l’administration Biden aux États-Unis serait susceptible de faire souffler le vent du changement au Moyen-Orient. Cependant, cette vision américano-centrée des problématiques régionales semble passer à côté d’une tendance nouvelle et importante : ces derniers temps, l’impact de Washington sur la région relève plus de l’omission que de l’action.

Le Moyen-Orient doit en effet désormais composer avec les effets du désengagement américain initié par les deux mandats présidentiels de Barack Obama et poursuivi, sous des modalités différentes, par le mandat unique de Donald Trump. Cela a généré de nouvelles dynamiques régionales qui ont remis en question bon nombre des paradigmes, voire des certitudes, qui semblaient encore acquis il n’y a pas si longtemps. Et, à plusieurs égards, ce phénomène pourrait bien s’avérer libérateur.

Conflit redéfini

Que signifie par exemple pour la région, au sens large, le nouveau contexte de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et plusieurs États arabes ? Les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc ont d’ores et déjà franchi ce pas l’an dernier, tandis que d’autres pays qui ne l’ont pas encore fait de manière officielle, comme l’Arabie saoudite et Oman, entretiennent déjà des rapports officieux avec Israël. Les motivations des uns et des autres varient, mais globalement, ces accords balaient dorénavant une certitude autrefois structurante : celle de la persistance d’un conflit israélo-arabe.

On peut évidemment déplorer cette trahison des Palestiniens par leurs frères arabes. Mais à bien des égards, cette dynamique peut aussi leur être bénéfique car cela obligera une nouvelle génération de Palestiniens à repenser leur approche vis-à-vis d’Israël, loin des manipulations arabes. Les détracteurs de la solution à deux États ont par exemple pointé du doigt le fait qu’elle aurait créé une sorte de bantoustan palestinien, et non une paix basée sur la parité et le respect mutuels. Désormais, les Palestiniens n’ont d’autre choix que de dire aux Israéliens qu’en l’absence d’un État, ils ont des droits dans un État binational.

Sur le plan démographique, cela pourrait constituer la pire perspective possible pour la population juive d’Israël, toujours est-il qu’elle est imputable à ses dirigeants. En normalisant leurs relations avec Israël, les pays arabes ont en quelque sorte lancé la balle dans le camp des Israéliens, et, pour ces derniers, l’issue est désormais loin d’être évidente : soit ils consentent à un État binational, soit ils devront expulser les Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem ou se préparer à les supprimer à jamais. Quelle que soit l’option choisie, elle brisera les fondamentaux prétendument vertueux de l’État juif.

Résistance ébranlée

Le conflit arabo-israélien n’est pas le seul paramètre à avoir été profondément redéfini, c’est également le cas de l’idée de résistance à Israël, et plus encore de la coalition d’États et de groupes regroupés sous la bannière de « l’Axe de la Résistance ». Compte tenu de la nouvelle donne évoquée, une nouvelle résistance palestinienne devait s’inscrire dans le cadre de la poursuite d’objectifs réalisables, tels que l’égalité des droits dans un État binational, plutôt que pour garantir une Palestine indépendante. Par conséquent, la nature de cette résistance devrait être amenée à changer : plutôt qu’armée – la voie privilégiée par l’Axe de la Résistance – la résistance devrait devenir non violente. Les Palestiniens doivent encore s’entendre sur une stratégie commune avant que cela ne puisse se produire, mais ils réévaluent la portée et la signification réelle de cette notion.

D’autant que l’Axe de la Résistance est aujourd’hui bien fragile. Partout, ses membres et partenaires opèrent dans des environnements qui limitent leur capacité à combattre Israël ou les États-Unis : la Syrie est détruite ; le Hezbollah doit composer avec un Liban qui s’est effondré économiquement et où le parti de Dieu et son programme sont stigmatisés; l’ordre corrompu et dysfonctionnel dominé par l’Iran en Irak est rejeté par un nombre croissant de jeunes, ainsi que par des personnalités gouvernementales et religieuses ; les houthis du Yémen dirigent un pays morcelé et dévasté par la guerre ; et le Hamas contrôle un territoire, Gaza, qui s’avère être une prison géante, avec pour seul débouché pratique l’Égypte, dont le régime se méfie profondément du mouvement. Autrement dit, l’appartenance à l’Axe de la Résistance est désormais synonyme de défaite politique, économique et sociale. Cette coalition en détresse ne survit que parce que l’Iran et ses alliés peuvent recourir à la violence pour la maintenir en place. Mais ce faisant, elle garantit que la notion même d’un Axe de la Résistance combattant l’oppression soit dépourvue de sens, dans la mesure où elle adopte les mêmes moyens que ceux qu’elle dénonce chez ses oppresseurs.

Rivalité stérile

Un troisième changement de paradigme concerne encore plus directement les prétentions, autrefois considérées comme légitimes par certains, de l’Iran à exercer son influence dans le monde arabe. C’est notamment ce qui découlait en filigrane de certains propos de l’ancien président Obama, comme lors d’une interview accordée à The Atlantic en 2016 : « La concurrence entre les Saoudiens et les Iraniens, qui a contribué à alimenter les guerres par procuration et le chaos en Syrie, en Irak et au Yémen, nous oblige à dire à nos amis, ainsi qu’aux Iraniens, qu’ils doivent trouver un moyen efficace de coexister dans la région et d’instaurer une sorte de paix froide. » Désormais à la Maison-Blanche, son ancien vice-président devrait être amené à reconsidérer ce principe dans la mesure où Téhéran ne semble offrir aucun modèle acceptable pour les Arabes. L’Iran a exploité les divisions dans les États arabes où il a fait des percées. Les alliés iraniens ont sapé leurs institutions nationales pour étendre le pouvoir de Téhéran, contribuant à la désintégration de ces États. En dépit de sa richesse culturelle, l’Iran n’a guère misé sur le « soft power ». Au contraire, Téhéran semble n’avoir à proposer que la voie du martyre, des conflits, de la pauvreté et des violentes représailles contre ceux qui défient ses alliés politiques.

Cependant, le bilan n’est guère plus reluisant pour ses adversaires arabes : les nombreux gouvernements de la région qui se préparent pour l’ère post-Trump n’ont, eux non plus, rien à proposer de nouveau dans un monde arabe dépourvu de grandes idées depuis des décennies. Alors que les printemps arabes ont déposé certains régimes autoritaires, la plupart d’entre eux, comme ceux qui avaient alors pu résister à la vague, ont largement repris du poil de la bête et étouffé les aspirations démocratiques. Désormais, le principal moteur de l’action est la poursuite de l’intérêt national, généralement sous la forme d’un pouvoir accru, sans tenir compte de ce qui s’est passé il y a dix ans. Bref, bâtir un ordre régional viable avec les dirigeants arabes actuels semble aussi insensé que de le faire avec l’Iran.

Si le conflit israélo-arabe n’existe plus, si la résistance n’a plus le même sens, et si les États arabes et leurs rivaux iraniens n’offrent aucun modèle de gouvernance crédible pour l’avenir, alors la région est prête pour une nouvelle configuration. Elle devra sans doute se faire sans la contribution directe de nouvelle administration américaine, tant les États-Unis ont contribué à la stagnation et le ressentiment générés par le vieil ordre. En définitive, si la remise en cause des certitudes passées pourrait s’avérer bénéfique pour les États du Moyen-Orient, leur plus grand défi sera de montrer leur capacité à reconstruire à partir de ce legs.

Michael Young, Rédacteur en chef de « Diwan », le blog du Carnegie Middle East Center. Dernier ouvrage : « The Ghosts of Martyrs Square: an Eyewitness Account of Lebanon’s Life Struggle » (Simon & Schuster, 2010, non traduit).

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