Au Moyen-Orient, la perpétuation infinie du chaos

On ne tiendra guère rigueur à ceux qui, nombreux et impuissants face à l’ampleur du maelström, ont le plus grand mal à faire sens des conflits qui parcourent et déchirent le Moyen-Orient. Ce n’est, en effet, pas une guerre unique, structurée et donc lisible, qui prend place sous nos yeux dans cette région cruciale du monde, mais un éventail toujours plus dense de conflagrations, aussi complexes que dévastatrices. De la contre-offensive alliée contre l’organisation jihadiste de l’Etat islamique (EI) depuis 2014 à la réponse militaire de l’Arabie Saoudite et de ses partenaires contre l’avancée fulgurante de la milice houthie au Yémen, sans oublier les trois implosions irakienne, syrienne et libyenne, de même que l’impasse au Proche-Orient, le monde musulman s’engouffre dans les affres d’un chaos devenu son maître mot.

Quelles lectures porter sur cet embrasement général où, à un rythme sans précédent, les ennemis d’hier deviennent les amis d’aujourd’hui avant de redevenir les ennemis de demain ? La grille confessionnelle communément appliquée aux analyses de cette région suffit-elle à l’explicitation d’une conflictualité devenue omniprésente, globale ? N’assiste-t-on pas, au-delà de la scission sunnites-chiites, à une fragmentation bien plus poussée et tout à fait imprévisible des sociétés de cette zone traditionnellement tourmentée ?

Passées les perceptions subjectives de chaque camp et les divergences idéologiques de tous bords, un constat simple, et paradoxalement peu évoqué, s’impose : les différents acteurs de la violence, des Etats souverains aux forces plus informelles, sont à présent tous engagés dans une lutte à mort, régionale et locale. Cette réalité, tissée de rapports de force bruts, primaires, parfois déployés dans la plus abjecte barbarie, n’a, certes, jamais cessé de marquer l’histoire du Moyen-Orient ; mais elle prend une tournure bien plus radicale depuis plusieurs mois. Entre antagonismes millénaires ou réinventés, stratégies mouvantes, alliances opportunistes et frêles, enchevêtrements d’intérêts et actions proprement irrationnelles, peu peuvent, en réalité, prédire où se dirige le monde arabo-musulman. La reconnaissance de cette incapacité est même sans doute l’attitude la plus sage au regard du désastre des approches idéologiques passées.

Du fond de l’imbroglio émergent, certes, quelques tendances, susceptibles de rendre cet Orient compliqué plus intelligible sans toutefois pleinement aider à le déchiffrer. La lutte pour l’hégémonie régionale à laquelle se livrent l’Iran et l’Arabie Saoudite est, à ce titre, la plus prégnante. Ces deux puissances ont bénéficié de l’effondrement de leurs voisins irakien et syrien pour prendre la tête du «Nouveau Moyen-Orient». Depuis 2003, et l’intervention militaire américaine en Irak, elles s’affrontent au travers d’interminables et féroces guerres par procuration, de Bagdad à Damas, en passant par Beyrouth et Sanaa. Le Yémen n’est que l’ultime théâtre de cette opposition entre deux acteurs qui, dans les faits, n’ont aucun intérêt au relèvement des «Etats faillis» dont ils ont fait leurs terrains de jeu. Tant qu’ils ne seront pas frappés de plein fouet par l’onde de choc, ni Riyad ni Téhéran ne faciliteront une reconstruction de l’Irak, de la Syrie ou du Yémen, ce qui reviendrait à perdre l’autorité qu’ils ont précisément bâtie sur l’exploitation du chaos.

Cette impitoyable bataille, drapée de considérations énergétiques liées à la rente et ses revenus, et impliquant d’autres Etats (Turquie, Qatar, Egypte, Jordanie…), s’est très tôt placée sous le sceau du choc identitaire – religieux, d’une part, autour de la rivalité vieille de 14 siècles entre sunnisme et chiisme pour la direction de l’Oumma ; ethnique, d’autre part, autour de la confrontation ancestrale entre Arabes et Perses. Cette résurgence des identités meurtrières doit aussi aux événements qui ont jalonné les dernières décennies, de l’avènement de la République islamique iranienne aux guerres contre Israël et dans la péninsule arabique, synonymes d’un déclin continu du nationalisme arabe et de l’essor symétrique du jihad armé. Latente depuis les années 80, la fitna, ou guerre au cœur de l’islam, empoisonne toutes les sociétés, rongées par un confessionnalisme qui ne laisse plus aucune place aux minorités. En l’espèce, la surenchère communautaire est instrumentalisée par ceux qui ont fait de cette collision leur fer de lance : tandis que l’Arabie Saoudite et les monarchies du Golfe ont soutenu la «salafisation» des résistances sunnites irakienne et syrienne, l’Iran a délibérément «gonflé» l’identité chiite d’un certain nombre de ses relais, à commencer par les Houthis zaïdites et le régime syrien dont le cœur alaouite n’a été que tardivement rattaché au chiisme.

Ses victoires militaires remportées par le biais des milices qu’il arme et entraîne, y compris le Hezbollah face à Israël, placent l’Iran dans une position de supériorité difficilement contestable ; et l’accord-cadre, conclu par la République islamique avec les grandes puissances sur son programme nucléaire, s’il vient à se matérialiser en aboutissant à une levée des sanctions, vient renforcer cette posture. En face, Riyad et sa coalition formée pour contrecarrer Téhéran et son expansion apparaissent relativement désemparés ; l’horizon d’une détente des relations entre l’Iran et les Etats-Unis procédant d’un règlement de l’épineux dossier nucléaire est ainsi vécu sur le mode de l’effroi. La question est dès lors posée : s’oriente-t-on vers une guerre ouverte, durable et sur plusieurs fronts entre ces poids lourds régionaux, ou Saoudiens et Iraniens peuvent-ils coexister sur cet échiquier bouleversé, clivé, où l’Amérique et l’Europe ne jouent plus au fond qu’un rôle secondaire ?

C’est malheureusement le premier scénario qui, pour l’heure, paraît le plus probable, l’Iran et l’Arabie Saoudite prenant cependant d’importants risques à enflammer une région déjà très fragilisée. D’autant que leur rivalité n’est pas la seule à «structurer» ce «chaos créateur» dont les logiques sont bien plus entremêlées et opaques. Tout en s’alignant stratégiquement sur leurs parrains pour s’assurer de leur soutien politique, militaire et financier, les acteurs de terrain poursuivent des objectifs distincts. L’Iran, jusqu’ici, a su maintenir l’unité de ses relais, ce qui constitue sa première force face à un camp sunnite largement éclaté ; cette solidarité saura-t-elle néanmoins résister, à plus long terme, à des dissidences chiites internes devenues plus audibles ? Pour leur part, ni l’Arabie Saoudite ni ses associés sunnites n’ont anticipé l’essor spectaculaire de l’Etat islamique ; pis, ils ont appuyé la cause de ses combattants, avant que ceux-ci ne retournent leurs armes contre eux. En dépit de ses revers, la mouvance jihadiste n’a d’ailleurs pas dit son dernier mot : plus que tout autre acteur, elle compte sur la perpétuation infinie du chaos pour survivre et se régénérer.

Par Myriam Benraad, spécialiste du Moyen-Orient et du monde arabe à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam), chercheure au Ceri, Sciences-Po et à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Auteure de : «Irak, la revanche de l’histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique» Paris, Vendémiaire, 2015.

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