Au Proche-Orient, assumons nos responsabilités historiques

L’effroyable carnage de vendredi 13 novembre n’a pas surgi de nulle part. Ce qui est arrivé à Paris, entre République et Nation, n’était pas le fait d’une armée extraterrestre, entraînée et armée hors des frontières de notre passé et donc hors des frontières de notre intelligibilité. Bien au contraire, la France a éprouvé une fois encore le poids de son histoire et des liens indéfectibles qui la relient à « son Proche-Orient ».

Une longue histoire

Oui le Proche-Orient fait partie intégrante de notre horizon géographique et historique. Géographiquement, parce que cette région est la porte de l’Orient pour l’Europe. La manière de la nommer signale le regard que nous portons sur un territoire que nous avons nous-même façonné. Pour décrire la même région, les Anglo-Saxons ne disent pas « Proche-Orient » mais « Moyen-Orient » (Middle East), parce qu’ils la regardent de plus loin, justement, au sein d’un horizon plus large.

On oublie trop souvent que l’histoire impériale et coloniale française ne s’est pas seulement déroulée en Afrique du nord et de l’ouest, mais également au Proche-Orient. La présence française y a toujours été forte, et pas seulement pendant le Mandat français sur la Syrie et le Liban (1920-1946). Depuis les Royaumes latins dispersés en Terre sainte à la suite des Croisades ; depuis « l’expédition d’Égypte » (1798-1801) qui a vu les armées du général Bonaparte se montrer bien au-delà des rives du Nil, jusqu’aux frontières du Liban actuel ; depuis l’expédition française menée en 1860-1861 pour venir en aide aux chrétiens de Damas et du Mont-Liban ; depuis les accords Sykes-Picot qui ont préparé en 1916 le partage de la région entre la France et la Grande-Bretagne ; depuis que la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, a confié en 1920 à la France un Mandat sur la Syrie et le Liban ; depuis les bombardements massifs opérés sur Damas le 29 mai 1945, causant la mort de plusieurs centaines de civils ; depuis la guerre civile libanaise (1975-1990), qui a fait trembler sur ses bases le système politique confessionnel mis en place cinquante ans plus tôt sous l’égide de la France ; depuis l’assassinat de Rafiq Hariri en 2005, à la suite duquel la France a pesé de tout son poids pour démontrer la responsabilité conjointe des services secrets syriens, de l’Iran et du Hezbollah.

Obsession passéiste de l’historien, simple rappel rhétorique d’une histoire oubliée ? Non, aucunement. Il y a un peu plus d’un an, dans une vidéo, on a vu les hommes de Daech aplanir au bulldozer une butte de terre censée matérialiser « les frontières Sykes-Picot » tracées en secret par les diplomates français et britanniques en 1916, au mépris des promesses d’un « Grand royaume arabe » faites un an plus tôt au Chérif de La Mecque. Après cette trahison historique, ce dernier voulu restaurer le Califat et revendiqua sans succès le titre de Calife, abandonné en 1924 par feu l’Empire ottoman. Le Califat, déjà, servait de vecteur symbolique pour défendre le transnationalisme arabe contre les puissances coloniales.

Les croassements rauques des vautours

Les avions français qui bombardent Rakka évoluent en terrain connu. Les cartes d’Etat major de cette ville levées dans les années 1920 sont utilisées aujourd’hui pour guider les rafales de l’armée de l’air. C’est tout sauf anodin : la France mène aujourd’hui une guerre sur un territoire qu’elle avait préalablement colonisé dans le cadre du Mandat de 1920-1946. Sans le rappel de cette histoire, on ne peut pas comprendre (« prendre avec nous ») le fait que la France se trouve en première ligne d’une guerre qui pendant des mois n’a pas voulu dire son nom. Si le Proche-Orient nous est si proche, c’est de notre fait — je n’ai pas écrit de notre faute ; c’est historiquement de notre volonté, et donc de notre responsabilité. Ce qui est devant nous, aujourd’hui et demain, c’est l’ardente et périlleuse obligation d’assumer cette responsabilité historique.

Ayant écrit cela, on entend déjà les croassements rauques des vautours : « En cherchant à expliquer vous allez finir par excuser ! ». Pauvres malfaisants et ignorants vautours. Expliquer c’est dérouler devant soi une question, un événement, une panique… un massacre. Expliquer, c’est déplier, lentement déplier, pour voir ce qui demeurait caché dans les plis, ce qui était invisible pour nos esprits troublés et aveuglés. Excuser c’est le contraire. Excuser c’est mettre « hors de cause », c’est exempter, pour ne plus voir et ne plus chercher à comprendre. Un historien ne peut pas répondre à cette ignoble injure. Il doit seulement continuer de parler, un peu plus haut, pour couvrir les croassements des vautours.

Les maquisards de l’ASL

Chacun sait qu’aucune opération aérienne ne permettra la reconquête durable du terrain sans troupes au sol. Il faudra donc demain s’appuyer sur les forces armées locales de l’opposition syrienne, celles qui tiennent tête à la fois à Daesh et au boucher de Damas, celles qui continuent de tenir victorieusement les territoires libérés depuis la révolution de 2011 (provinces d’Alep et d’Idlib, région au nord de Homs et à l’ouest de Damas, province de Deraa au sud du pays), celles qui se sont débarrassées de Daesh en janvier 2014 dans les zones qu’elles contrôlaient, celles qui subissent depuis deux mois les bombardements de l’aviation russe alliée de Damas (80 % des frappes russes lui ont été destinées, selon le dernier bilan du Pentagone).

Bombarder aujourd’hui et s’appuyer demain sur les forces locales, on revient à l’histoire de « notre » si Proche-Orient : si la France veut gagner la guerre dans laquelle elle est engagée, elle devra éviter les erreurs dictées par son vieux logiciel colonial, celles dont se sont inspirées les forces américaines qui ont contourné les forces d’opposition irakiennes en 2003. Certains prétendent aujourd’hui que l’Armée syrienne libre (ALS) et le Front révolutionnaire syrien (FRS) ne seraient pas une alternative crédible car elles ne contrôleraient pas assez de territoires. En juin 1944, a-t-on contourné les jeunes combattants des maquis au prétexte qu’ils ne contrôlaient que d’infimes réduits montagneux ? À partir de ces minuscules « républiques autonomes » qu’étaient les maquis, ce sont pourtant bien les FFI qui ont repris en main les territoires libérés. L’éradication durable de Daesh ne pourra être le fait que des forces d’opposition syriennes, dont la légitimité historique a été forgée dès le déclenchement de la révolution syrienne, en mars 2011.

Ici encore, l’histoire refait surface : sait-on que l’ASL et le FRS ont repris à leur compte le drapeau utilisé en Syrie mandataire après les accords Viennot de 1936 instituant la première République de Syrie ? Chacune des trois couleurs de ce drapeau (vert, blanc, noir) représente les anciennes dynasties chiites et sunnites du pays et elles sont affublées de trois étoiles rouges, symbolisant les trois minorités druzes, chrétiennes et alaouites. Aucune allégeance à l’ancienne puissance coloniale dans ce choix de l’ASL, mais une volonté de se réapproprier une histoire intimement liée à l’histoire de France. En utilisant ce drapeau, les forces de la rébellion syrienne veulent reconnecter leur combat avec l’histoire de la Syrie antérieure au coup d’état de la junte militaire baasiste en 1963, qui portera au pouvoir Hafez el-Assad en 1966, puis son fils Bachar en 2000.

Une histoire française

Ce qui advient aujourd’hui, à Paris et en Syrie, ce qui s’est passé vendredi 13 novembre, ce qui a coûté la vie à 130 femmes et hommes, ce qui a enlevé la vie à mon collègue Matthieu Giroud, jeune enseignant-chercheur en géographie à l’Université Paris-Est/Marne-la-Vallée, splendide citoyen, militant, père de famille, merveilleux enseignant, humain admirable — l’effroyable massacre de ce vendredi noir ne relève bien sûr pas seulement d’une « histoire française ». De multiples chaînes causales se croisent autour de cet abominable événement, depuis la désastreuse intervention américaine en Irak en 2003 jusqu’à l’enlisement du conflit israélo-palestinien en passant par l’expansion du wahhabisme à partir d’Arabie saoudite, l’évolution sociopolitique de la Turquie voisine et de toutes les sociétés civiles de la région.

Certes. Tout cela a été dit et répété. Mais ce qui nous est arrivé le 13 novembre est aussi relié à notre histoire, à l’histoire « de France », vécue et impulsée depuis la France, de la même manière que la vague d’attentat de 1995 organisé par le GIA algérien était évidemment reliée à l’histoire algérienne de la France, et donc à son histoire coloniale. Cela peut-être dit sans avoir besoin de repeindre le passé en noir et blanc, sans convoquer les gros mots abrutissants de « repentance » ou de « culpabilité coloniale ». Si les historiens ont une fonction à occuper dans le débat public si violemment meurtri et obscurci depuis le 13 novembre, c’est précisément celle-là : dire l’histoire, au-delà de la sidération, et rappeler que ce qui « nous » arrive fait aussi parti de notre histoire.

Ce qui nous est arrivé le 13 novembre, c’est ce rappel, ce simple et effroyable rappel : oui le Proche-Orient nous est proche, si proche, pour le meilleur et pour le pire.

Vincent Lemire est historien, à l’université Paris-Est/Marne-la-Vallée

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