Au World Press Photo, prises de vue et prises de bec

Jusqu’où retoucher ?

Prise à Gaza, l’image du Suédois Paul Hansen, photo de l’année 2013 du prix World Press Photo, montre une foule pleurant deux enfants palestiniens tués par une bombe israélienne. Elle semble conforme aux canons du photojournalisme. Mais les couleurs désaturées de l’image, telle qu’elle a été soumise au jury, soulignant son côté cinématographique, suscitent des critiques. Si la retouche a toujours existé en photographie pour rendre les images plus lisibles, elle a été facilitée par l’arrivée du numérique, au point que certains rehaussent systématiquement les couleurs et les contrastes. Teintes fluo et cieux d’orage, plus esthétiques et dramatiques, se sont multipliés. Mais quand l’accentuation devient-elle trahison ? Une photo n’est jamais une reproduction exacte de la réalité. Selon les critères du World Press Photo, la manipulation commence lorsque la retouche est « excessive » ou lorsqu’elle ajoute ou retranche un élément de l’image – des critères qui ont abouti, en 2015, à exclure 22 % des finalistes. Nous voulions montrer la photo primée de Hansen, mais le World Press Photo a refusé de nous la communiquer. L’argument de son directeur de la communication : il éprouve de la « lassitude » face aux controverses « bien connues » concernant les lauréats du World Press Photo.

L’art ou la guerre ?

Photo de l’année 2015 : Jon et Alex, couple homosexuel, à Saint-Pétersbourg. MADS NISSEN/PANOS-REA.

La photo d’un jeune couple homosexuel prise par le Danois Mads Nissen, photo de l’année en 2015, a suscité une flopée de critiques. D’abord parce qu’elle traite d’une question de société – la discrimination subie par les homosexuels en Russie –, alors que le prix se focalise plutôt sur les conflits, les catastrophes naturelles ou les pandémies. « L’année où on a l’Ukraine, la Syrie ou Ebola, l’actualité est ailleurs que dans la chambre à coucher d’un couple homosexuel ! », avait lancé le directeur de Visa pour l’image, Jean-François Leroy, qui a refusé d’exposer les lauréats du World Press Photo cette année-là. Ensuite, le style de l’image rompt avec la tradition : au lieu d’une scène spectaculaire, le jury a choisi une photo douce, au clair-obscur très pictural. « Ce prix parle d’amour et de haine, de paix et de guerre, et on n’a pas besoin de sang et de destructions pour décrire ça », déclare Patrick Baz, un des membres du jury. Cette évolution avait commencé l’année précédente, avec une photo de réfugiés poétique et énigmatique de l’Américain John Stanmeyer, plus proche de la photographie contemporaine que du reportage de guerre. On peut y voir un reflet de l’évolution des photographes qui, face à la crise de la presse, se rapprochent du monde de l’art et cherchent désormais à réaliser des images plus complexes.

Giovanni Troilo, premier prix dans la catégorie « problématiques contemporaines » en 2015, a été critiqué. Entre autres pour cette image mise en scène – c’est le cousin du photographe qui fait l’amour dans la voiture. Le photographe affirme qu’il l’avait précisé dans sa légende, raccourcie par le World Press Photo. GIOVANNI TROILO/LUZ

Témoigner ou mettre en scène ?

La série d’images de l’Italien Giovanni Troilo sur la ville de Charleroi, récompensée dans la catégorie « problématiques contemporaines » en 2015, a suscité une crise. En cause, la mise en scène de certaines d’entre elles : un flash installé dans une voiture, le sujet qui n’est autre que le cousin du photographe… Le jury du World Press Photo, embarrassé, s’appuyant sur le fait qu’une de ces images n’avait pas été prise à Charleroi, a disqualifié le photographe.

C’est cette image de la série qui a valu à Giovanni Troilo d’être disqualifié. Sa légende indiquait : « A Charleroi, le Belge Vadim, un peintre qui utilise des modèles vivants, crée une œuvre inspirée d’une peinture. » Mais la photo a été prise à Bruxelles. GIOVANNI TROILO/LUZ

La profession s’est déchirée. Certains acceptent l’idée d’une mise en scène, pourvu qu’elle soit présentée comme telle. Ainsi, Nicolas Jimenez, chef du service photo du Monde, rappelait en mai 2015 au magazine OAI13 : « Garder la confiance des gens est un vrai travail. Tu ne peux pas dire à un lecteur “regarde ceci, c’est du photojournalisme” quand ça n’en est pas. » A la suite des débats, le World Press Photo a précisé ses règles sur le reportage, mais aussi annoncé la création d’un prix consacré à la « photographie créative documentaire », pour s’ouvrir à un style d’images où les manipulations – identifiées comme telles – sont envisagées comme des façons de donner à voir le monde. Des écritures plus personnelles que n’acceptent pas les tenants d’un photojournalisme classique.

La presse face aux réseaux

La photo de l’année 2016 : des réfugiés traversent la frontière entre la Serbie et la Hongrie. WARREN RICHARDSON/HOLLANDSE HOOGTE

En 2016, la photo de l’année choisie par le jury du World Press Photo, en noir et blanc, a fait couler beaucoup moins d’encre. Réalisée par l’Australien Warren Richardson, elle est bien plus classique par son thème (en pleine actualité : des réfugiés), son motif (un père et son enfant) et son traitement (un moment haletant où les deux tentent de franchir la frontière entre Hongrie et Serbie). Pour autant, cette image n’a pas non plus vraiment fait sensation, le monde ayant été marqué bien davantage, quelques mois plus tôt, par la photo du petit Aylan Kurdi, enfant syrien de 3 ans dont le corps avait été trouvé sur une plage grecque.

Etonnamment, cette image-là n’a pas été retenue par le jury du World Press Photo, sa composition ayant été jugée « moins complexe » selon le producteur du World Press Photo Montréal, Matthieu Rytz. Les réseaux sociaux, eux, en avaient fait leur photo de l’année.

Par Claire Guillot.


A voir : « 60e édition du World Press Photo ». Les lauréats 2017 sont exposés au Couvent des minimes, à Perpignan, dans le cadre du festival Visa pour l’image. Entrée libre, de 10 heures à 20 heures. Jusqu’au 17 septembre.

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