Aux élites musulmanes de créer une alternative libérale crédible

Aujourd’hui, le public ne perçoit pratiquement plus l’islam que comme une alerte au terrorisme. C’est l’élite musulmane dans son ensemble qui en porte la responsabilité. Depuis plus d’un siècle, elle n’est pas parvenue à concilier les sources traditionnelles de la foi islamique et le monde contemporain, elle n’est même pas arrivée à les engager dans un face-à-face qui aurait entraîné un débat fécond.

De nos jours, dans ses traits les plus aimables, la culture islamique a plutôt des airs de Disneyland. Des fragments de la philosophie occidentale, des textes anciens de maîtres soufis musulmans, de rationalistes et de métaphysiciens traversent les sphères intellectuelles musulmanes en vol désordonné et, le plus souvent, sans aucun lien les uns avec les autres. Ces exercices intellectuels sont aussi dénués de confrontation créative et originale avec les défis de notre temps que d’examen critique des sources.

Un islam du pamphlet s’est imposé : il emploie une langue réduite à sa plus simple expression pour résoudre les conflits mondiaux, définit l’ordre des relations entre l’homme et la femme, règle les rapports avec les adeptes d’autres croyances. Le langage des représentants d’associations et des religieux musulmans ressemble à un message en morse sur un navire qui coule.

Un tel édifice confessionnel ne pèse d’aucun poids face à un islam paria qui assume ouvertement son inculture. L’écriture brute de la terreur pèse lourdement sur les proclamations bien intentionnées.

Etiolement de la doctrine islamique

Le gouvernement turc, d’inspiration islamique, a récemment supprimé l’enseignement de la philosophie dans les écoles destinées aux futurs imams. Les responsables de cet extrême amaigrissement de la culture islamique ne sont pas moins dangereux que ceux qui transforment leur foi en arme à feu. Car ils doivent leur supériorité à l’ignorance et à la paresse intellectuelle des musulmans paisibles et modérés. Ce que nous vivons aujourd’hui est aussi un étiolement de la doctrine islamique.

Que sont devenus les théologiens islamiques à l’université d’Ankara, ceux qui développaient des approches stimulantes afin de porter une lumière historique et critique sur les sources de la religion islamique ? Une nouvelle génération de scientifiques hautement qualifiés existe bien, mais elle travaille dans le plus grand silence, souvent reléguée dans l’isolement, loin des regards de l’opinion.

Là où le discours universitaire est faible, là où les ressources spirituelles et intellectuelles sont chiches, la puissance supérieure du langage des réseaux sociaux, un langage victime de l’abrutissement et au mieux porteur d’une fausse culture, devient le véritable foyer du conflit. Les terroristes ne cessent de recruter dans une communauté de plus en plus nombreuse, formée de masses musulmanes incultes qui attendent en permanence de pouvoir convertir leur frustration en une cause jugée supérieure.

Voilà longtemps qu’il ne suffit plus aux musulmans de condamner la terreur exercée en leur nom. Il est temps que les questions portant sur les valeurs de la civilisation, sur l’avenir de la coexistence dans un monde globalisé, bref : sur le temps présent, entrent dans les univers existentiels musulmans.

Surmonter la querelle entre sunnites et chiites

Nous avons besoin pour cela de fonder une institution qui mènera son action dans le monde entier. Une institution qui n’entravera pas la pensée, mais l’encouragera. Un centre d’études qui remémore les penseurs à l’esprit libre de la civilisation islamique et renoue avec leur travail. Une scène accueillant l’échange, le discours interculturel et interreligieux.

On pourrait imaginer une école de pensée, un collège international de musulmans, un conseil des érudits dont la tâche serait aussi de surmonter la querelle entre sunnites et chiites. Cette institution pourrait travailler à une charte musulmane pour les temps modernes. En n’utilisant pas la langue du pamphlet, en se situant au contraire à un niveau intellectuel qui fermerait la porte à toute barbarie.

Le travail d’une institution de ce type pourrait remettre la culture islamique et la foi musulmane à la place qui leur revient : dans le patrimoine culturel de l’humanité (traduit de l’allemand par Olivier Mannoni).

Zafer Şenocak est l’auteur, avec Colette Strauss-Hila, de Parenté dangereuse (L’esprit des péninsules, 2000).

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