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Aux urnes, les diasporas! (6/7)

Manifestations de Sénégalais de New York contre la candidature de Wade le 5 février 2012 à Harlem. Photo Etienne Smith (2012)
Manifestations de Sénégalais de New York contre la candidature de Wade le 5 février 2012 à Harlem. Photo Etienne Smith (2012)

L’une des raisons communément évoquée pour expliquer la généralisation du vote à distance en Afrique est la volonté des pays exportateurs de main-d’œuvre d’encourager les transferts financiers des émigrés, qui constituent souvent une source essentielle de devises étrangères. Pourtant, les recherches existantes ont montré qu’il n’existe pas de lien clair entre l’adoption du vote à distance et le pourcentage des remises (envois de fonds des migrants) dans le PIB ou la taille relative de la population à l’étranger. Ainsi des pays aux diasporas conséquentes mais qui sont aussi parmi les plus peuplés du continent (Nigeria, Ethiopie, RDC) n’ont pas (encore) adopté le vote à distance.

Par ailleurs, il est tentant de voir dans le vote à distance un des effets des processus de libéralisation politique qu’a connu l’Afrique depuis 25 ans. En effet, la première grande vague d’adoption du vote à distance en Afrique, principalement en Afrique de l’Ouest et dans le cône sud, est concomitante de la diffusion du multipartisme ou de transitions politiques au début des années 1990. Toutefois, le vote à distance a également été adopté, et même mis en œuvre, par des régimes autoritaires qui, face à une crise interne, ont cherché à renforcer leur légitimité en «tendant la main» aux émigrés, tout en exerçant un contrôle politique étroit sur ces derniers. C’est le cas de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie dans les années 1970-1980, et du Soudan, de Djibouti ou du Tchad dans les années 1990. Comprendre la diffusion du vote à distance nécessite alors d’interroger les dynamiques politiques internes propres à chaque pays et les mécanismes de diffusion des nouvelles normes «démocratiques», en particulier les effets de mimétisme entre pays voisins ou les formes d’héritage institutionnel entre anciennes métropoles et colonies. Le sens du vote à distance n’est nullement prédéterminé, ce dernier pouvant s’inscrire dans le cadre d’un véritable approfondissement démocratique, ou aussi bien devenir un outil multiplicateur de la fraude électorale.

Du droit à la pratique

Le chemin est souvent long et tortueux du droit à la pratique du vote à distance. Parmi les pays africains qui l’ont adopté, un tiers ne l’a pas encore mis en œuvre. Si l’organisation d’élections hors du territoire national soulève de réelles difficultés techniques et financières, ces dernières peuvent également servir de prétextes à des calculs électoralistes, notamment dans les pays où le parti au pouvoir craint que le vote de la diaspora ne favorise l’opposition. En Afrique du Sud, le vote à distance a même été suspendu de 1994 à 2009, après avoir été mis en œuvre lors des premières élections multiraciales, et avant d’être rétabli à la suite d’une longue bataille juridique menée par l’opposition. Par ailleurs, dans de nombreux pays, des procédures de vote restrictives empêchent la majorité des résidents à l’étranger d’exercer leur droit de vote.

En revanche dans d’autres pays comme le Cap Vert, le Sénégal, le Mali, le Botswana le Mozambique ou São Tomé e Principe, la participation de la diaspora est un élément familier et routinisé du paysage électoral. Certains pays ne lésinent pas sur les moyens, comme le Sénégal, dont les élections de 2012 se sont déroulées dans 651 bureaux de vote répartis dans 42 pays dans le monde.

La diaspora fait-elle l’élection ?

Acteurs politiques et médias ont tendance à exagérer, sciemment ou non, l’impact électoral de la diaspora. Non seulement les électeurs à l’étranger représentent rarement plus que 2 ou 3% de l’électorat, mais le taux de participation parmi ces derniers est presque toujours inférieur à la moyenne nationale. Même dans les pays où l’électorat externe dépasse les 10% comme le Cap Vert, ou 5% comme le Mali ou la Tunisie, la diaspora est rarement en mesure par elle-même de faire pencher la balance. Ce qui n’empêche pas les candidats de courtiser cet électorat, escomptant d’éventuelles consignes de vote des émigrés vers des membres de la famille restés au pays (mais dont la portée est cependant souvent exagérée), ou des retombées médiatiques.

Par ailleurs, dans les pays qui ont créé des députés de l’étranger, le nombre de sièges est sans rapport avec le poids démographique des émigrés. La capacité qu’ont ces élus à défendre les intérêts des émigrés et à exercer une influence sur les décisions politiques en est d’autant plus limitée. La Tunisie post-révolutionnaire représente une exception, en Afrique et dans le monde, avec 18 députés de l’étranger.

L’importance du vote à distance tient aussi à son articulation à d’autres formes de participation et d’engagement politique transnational. Il permet notamment de mettre en évidence l’émergence d’élites politiques dont les carrières se font ici et là-bas, ou le rôle des diasporas dans le financement des campagnes électorales et dans la médiatisation internationale des enjeux de l’élection. Par les comparaisons qu’elle autorise, l’étude du vote externe invite enfin à enrichir l’analyse des déterminants du vote dans le pays d’origine.

Etienne Smith, Chaire d’Etudes Africaines Comparées (EGE, Rabat), chercheur associé au CERI – Sciences Po.
Thibaut Jaulin, Maître de conférence, Sciences Po.
Coéditeurs du prochain numéro de la revue Afrique Contemporaine, n°256, sur «Les diasporas africaines aux urnes».

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