Avec un allié tel que Trump, les Européens devront s’autonomiser

Lors de sa dernière visite en Europe, le président Barack Obama a cherché à rassurer ses alliés en déclarant : « Donald Trump est un pragmatique. »

Se référant à son expérience dans les affaires, le président-élu semble vouloir adopter une approche transactionnelle des relations internationales. Cela ne signifie pourtant pas que la nouvelle administration ne sera pas marquée par de forts courants idéologiques. Ils se dessinent déjà au travers des premières nominations.

La mise à l’écart de personnalités républicaines au passé bipartisan (Chris Christie, Mike Rogers), et les nominations du général Michael Flynn, de l’ex-patron du site extrémiste Breitbart News, Stephen Bannon, du sénateur républicain de l’Alabama, Jeff Sessions, et du représentant républicain du Kansas, Mike Pompeo, à des postes stratégiques, laissent présager de fait une volonté de s’entourer d’une équipe plus idéologique que pragmatique.

Le slogan de campagne de Donald Trump, « America First », nourrit la fausse impression qu’il fera entrer les Etats-Unis dans une ère isolationniste. Malgré ses postures de campagne, il a été prouvé qu’il avait personnellement soutenu l’invasion de l’Irak en 2003 et l’opération en Libye en 2011.

Unilatéralisme musclé

Durant les trente dernières années, ses prises de position politiques ont été marquées à la fois par une vision restreinte des intérêts américains à l’étranger, et par une volonté assumée d’utiliser la force unilatéralement pour les défendre.

Alors que l’Europe craint une Amérique qui se détournerait (une nouvelle fois) d’elle et de l’Alliance Atlantique (OTAN), peut-être n’a-t-on pas assez anticipé la possibilité d’un leadership américain plus musclé, voire d’une inflexion interventionniste sous Trump.

La France et ses partenaires européens pourraient vite regretter le leadership « from behind » (« de l’arrière »), d’Obama, surtout si la nouvelle administration promeut de manière unilatérale des objectifs divergents, voire nuisibles à leurs intérêts.

Le dossier syrien semble déjà confirmer que le scénario d’un repli isolationniste des Etats-Unis est peu crédible. Nommé conseiller à la sécurité nationale, le général Michael Flynn fera de la lutte contre l’organisation Etat islamique (EI) une priorité, ce qui pourrait se traduire par un investissement militaire accru des Etats-Unis – le fameux « tapis de bombes » promis par Donald Trump durant la campagne pour régler le problème du terrorisme.

La politique étrangère des Etats-Unis pourrait être caractérisée par une forme d’unilatéralisme musclé qui contournerait les alliés traditionnels. La manière dont Donald Trump révisera l’accord nucléaire iranien sera très révélatrice de sa volonté d’agir de manière concertée, ou non, avec ses partenaires.

L’imprévisibilité

Les premières nominations de la future administration américaine représentent un retour à l’état d’esprit post-11 septembre 2001 et à la « guerre contre la terreur ».

La coopération franco-américaine et transatlantique dans la lutte contre le terrorisme pourrait devenir plus compliquée avec un président américain qui ravive les amalgames entre islam et terrorisme, qui souhaite coopérer plus activement avec les régimes autoritaires de la région au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste, y compris avec Bachar Al-Assad en Syrie, et qui souhaite trouver un partenariat avec la Russie.

Cette approche ne semble pas offrir d’espace pour un vrai dialogue transatlantique : concernant la sécurité de leur propre voisinage, les partenaires européens pourraient être mis devant le fait accompli bien davantage encore que sous les administrations précédentes.

De plus, Donald Trump a fait de l’imprévisibilité une méthode pour servir sa quête de respect auprès de puissances hostiles et obtenir de meilleures conditions au sein des alliances traditionnelles. La question qui se pose est de savoir quelle sera la « ligne rouge » de Trump face à la Russie, et s’il est prêt à reconnaître ses zones d’influence en Europe, en échange d’un accord diplomatico-militaire en Syrie.

Dans le cas d’une incursion russe dans la région balte, Trump déclenchera-t-il avec ses alliés l’article 5 ou se désolidarisera-t-il d’une Europe plus divisée que jamais ? Sa politique à l’égard de Moscou pourrait être le principal sujet de tension entre les partenaires transatlantiques. Il sera alors intéressant de voir si le résultat de l’élection française de 2017 facilitera un nouveau terrain d’entente avec Washington sur la Russie.

Usage de la force

Dans un monde où Donald Trump estime que les Etats-Unis ont perdu en influence et en crédibilité, et où seul le rapport de force compte, Washington pourrait largement délaisser le soft power pour se focaliser sur la suprématie de leur armée face à ces rivaux potentiels – en particulier la Russie et la Chine.

Tourné vers l’Asie, M. Obama avait souhaité un rééquilibrage des ressources militaires, économiques et diplomatiques ; sous M. Trump, ce pivot pourrait davantage se militariser, en renforçant par exemple la présence maritime des Etats-Unis en Asie, face à l’affirmation chinoise. Le président-élu l’a ainsi promis, il va fortement renforcer l’outil militaire américain en augmentant le budget de la défense.

Selon les enjeux, M. Trump pourrait paradoxalement être plus tenté de suivre le « Washington playbook », tant décrié par M. Obama, ce « guide » non officiel qui rassemble les élites de Washington spécialistes de politique internationale, et qui tend à privilégier en premier lieu l’usage de la force.

Pour se rassurer, les Européens pourront toujours se dire que, face à la multitude de menaces, Donald Trump découvrira assez rapidement la nécessité de travailler avec ses alliés européens, et qu’une vision concertée des enjeux et de la relation avec la Russie déterminera notamment l’issue des crises syrienne et ukrainienne.

Les Européens devront donc démontrer une capacité d’autonomisation en matière de défense par rapport aux Etats-Unis et une capacité d’influence sur les sujets économiques et diplomatiques. A l’heure où les valeurs et les intérêts communs sur lesquels l’OTAN a été bâtie sont ébranlés, Américains et Européens vont devoir redéfinir leurs priorités et un agenda commun s’ils espèrent encore pouvoir peser sur les règles du jeu international.

Alexandra de Hoop Scheffer est politologue, directrice à Paris du think tank German Marshall Fund of the United States (GMF) ; Martin Quencez est chercheur au GMF à Paris.

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