Avoir 20 ans en 2018 : grandir, drôles de familles

Juste avant que la lumière ne s’éteigne, une voix a demandé « que ceux qui sont heureux lèvent la main » et une forêt de bras s’est dressée. Cela fait rire les spectateurs, assis au petit bonheur sur les bancs de ce vieux théâtre du nord de Paris qui survit entre les kebabs, les paillettes des marchands de saris indiens et des immeubles brinquebalants abritant les « colocs » où habite une partie du public.

A l’entrée, l’affiche annonce le spectacle Rien ne saurait me manquer, sous-titré d’un avertissement : « On vous parle d’un temps que les plus de 30 ans ne peuvent pas connaître ». La compagnie porte un nom prometteur : Avant l’aube. Tous les membres de la troupe sont nés calés entre les deux buttes témoins de l’histoire contemporaine : la chute du mur de Berlin, tombé en 1989 avec les dernières illusions communistes, et celle des deux tours jumelles du World Trade Center, percutées le 11 septembre 2001 par le terrorisme. Agathe Charnet, 27 ans, a écrit la pièce ; son frère Augustin, 22 ans, a composé la musique ; les copains Vincent Calas, 26 ans, et Lillah Vial, 28 ans, jouent avec Agathe ; Maya Ernest et Julie Ohnimus, 27 et 23 ans, mettent en scène.

Avoir 20 ans en 2018 grandir, drôles de famillesPour être sûre de ne pas paraître trop décalée au cœur de cette génération « Y » ou « Z », on est venue arrimée au bras d’une adolescente de 18 ans, pas gênée de se promener avec une « adulte », comme disent drôlement ceux de son âge en désignant les parents. Sur scène, ça tangue déjà. Oh, pas contre les flics, les profs ou les politiques. Ni contre l’argent, le pouvoir ou la guerre. Contre aucun chiffon rouge, tête de Turc ou cauchemar, d’ailleurs. Plutôt un flottement permanent. Une inquiétude devant les choix si vastes. Des terres restent à conquérir, mais comment s’y prendre ? Comment trancher ? Trouver un cadre ?

« J’aimerais qu’il y ait des règles, maman »

Soudain, un téléphone sonne. Sous un spot, l’actrice décroche : « Maman ! » Elle parle à son interlocutrice invisible :

« J’aimerais qu’il y ait des règles, maman. J’aimerais qu’il y ait plus de règles, dans la vie. Qu’on me dise ce que je dois faire de manière plus précise, ou plutôt qu’on me dise pourquoi je dois le faire. (…) Ne plus être en roue libre comme ça, en autogestion. Le libre arbitre, tout ça, je crois que c’est un peu compliqué pour moi, un peu fatigantPourquoi tu dis que je suis réactionnaire ? Je suis pas réactionnaire ! Je suis fatiguée ! »

« Maman »… Mommy, c’était déjà le titre du film du Québécois Xavier Dolan, flambeau, à 29 ans, de cette nouvelle génération prise de vertige au moment de se lancer dans la vie. L’histoire d’une inadaptation au monde autant que d’un amour fou entre mère et fils. Flou des âges et des maturités. Comme une difficulté à grandir…

Dans le public, aucun « moins de 30 ans » ne s’étonne d’entendre cet appel inquiet adressé à « maman ». On n’en rit pas. On s’y reconnaît, même, comme si chacun avait l’habitude de se retourner vers ce bloc d’amour inconditionnel qui console, sans répondre, pourtant, aux questions existentielles. « C’est tout nous, glisse en souriant un voisin, on essaie d’être punk en surfant sur Tinder, mais on rêve d’être amoureux et on fume des clopes avec nos parents. » Pas de rébellion contre ces quinquagénaires et plus encore ces grands-parents qui continuent de célébrer Mai 68 comme une victoire sur l’ennui. A peine de l’envie pour ces libertaires d’avant la crise. Plutôt un tâtonnement face au nouveau monde.

Des parents qui ne veulent pas vieillir

La génération 68 n’avait eu qu’un rêve : larguer ses « vieux », ceux qui parlaient encore de la guerre et des privations, votaient de Gaulle et ignoraient tout du rock et de l’amour libre. Dans Les Valseuses, production-culte des seventies, Jacqueline, 16 ans et le visage frais d’Isabelle Huppert, échappait à une famille effrayante qui, avec ses pliants pour la plage et sa DS, paraissait d’un autre siècle. Quand d’un coup la jeune fille courait, légère, vers Depardieu et Dewaere, voyous baroques et sans attaches, tout le public de l’époque avait le sentiment d’avoir sauté comme elle le mur d’une prison.

La famille n’est plus un problème aujourd’hui. Mieux, elle est citée parmi les éléments les plus importants aux yeux des jeunes Français, mais aussi des jeunes Européens. Les parents jouent un rôle d’intendance affectueuse, qui finance, console, répare. Une sorte de valeur refuge.

Ce n’est pas pour déplaire à la génération d’avant, celle née dans les années 1960 et 1970 qui, pas plus que les soixante-huitards, ne s’imagine vieillir. Sur scène, devant nous, « maman » n’existe pas, même si on imagine son affection inquiète. Dans la publicité, en revanche, là où les parents sont encore aux commandes, les mères se distinguent à peine des filles à côté desquelles elles posent. Au cinéma, elles ont l’allure juvénile de Sophie Marceau, en jean et Converse, et, lorsqu’elles découvrent un joint dans la chambre de leur ado, elles le fument le soir même avec leurs copines.

Ce n’est pas forcément si loin de la réalité. « C’est vrai que “vieux cons” n’est plus une expression qu’on emploierait pour nos parents », reconnaît Agathe Charnet, l’auteure de Rien ne saurait me manquer. Les goûts sont moins tranchés. Lors de ses débuts, le youtubeur star Norman, tête d’adolescent attardé et sketchs rudimentaires, se filmait dans une chambre qui aurait pu être celle de son père au même âge, poster de Jim Morrison à 20 ans compris. Bien sûr, le rap est venu rétablir une distinction entre générations que le rock avait rendue plus floue, mais aujourd’hui l’écart culturel est plus mince entre un jeune urbain de 20 ans et son aîné âgé de 45 ans qu’il ne l’était à l’aube de Mai 68.

« Clopes et vin rouge dans le salon »

C’est comme si les rébellions qui ont tant nourri la littérature étaient passées. La famille est devenue aimablement libérale pour ses enfants. Les filles se rendent avec leur mère chez le gynécologue qui leur prescrira leur première pilule, les copains peuvent venir dormir à la maison, on les conviera pour l’apéro. « Il m’est arrivé de faire des soirées avec les parents d’une de mes amies et les amis de ses parents, clopes et vin rouge dans le salon », confirme Thomas, un étudiant bordelais de 22 ans. Tout juste faut-il expliquer aux parents pourquoi leur demande d’amitié sur Facebook est restée lettre morte, mais il n’est pas rare de les voir visiter avec leur progéniture l’appartement qui l’abritera bientôt avec ses « colocs », cette deuxième famille des jeunes urbains d’aujourd’hui.

Les aspirations sont-elles semblables pour autant ? « Pas du tout, assure Mathilde, qui a laissé, à 18 ans, sa famille dans un village du Sud pour venir étudier à Paris. J’ai souvent le sentiment que mes parents sont à côté de la plaque quant à mes aspirations existentielles. Ils rêvent pour moi de confort et de sécurité quand je voudrais juste partir six mois en Asie, sans autre projet que de vivre une expérience nouvelle. » Ce ne sont plus les goûts culturels qui diffèrent, c’est la vision du monde. Celle d’une génération élevée dans l’angoisse des chocs pétroliers et de la crise contre celle de ses enfants, nés à l’ère de l’instantanéité…

Les « millenials » vivent à cet égard une expérience inédite. Ils sont la première génération qui a quelque chose à apprendre à ses ascendants. Et pas n’importe quoi : les nouvelles technologies. Celles qui permettent d’entrer dans l’avenir. Applications, réseaux sociaux, il ne s’agit pas seulement de maîtriser la technique : ça, les « vieux » s’y sont mis tant bien que mal, comme le montre la vitesse à laquelle se sont popularisés le smartphone et l’usage familial d’Internet. Mais ils usent du Web comme d’un outil. Leurs jeunes, eux, doivent penser le monde à partir de lui. « Ils ne comprennent pas que je ne me projette pas à plus de trois mois, s’agace Armando, 22 ans, qui a terminé sa formation de plombier et que son père voudrait voir reprendre sa petite entreprise, près de Beauvais. Mais moi, je peux avoir envie de bosser à Lisbonne ou à Dubaï. Ces vies toutes tracées, ce n’est plus ce qui nous attire. »

Pas de vie toute tracée, mais comment avoir les moyens de choisir sa voie ? Grandir, c’était autrefois couper le cordon et tenter de faire mieux que ses parents. Même lorsque, à l’orée des années 2000, Tanguy, grand dadais de 28 ans, continuait à squatter l’atelier bobo de ses parents, cela donnait une comédie qui rassurait les adultes : c’est parce qu’ils étaient de bonne compagnie que leur progéniture n’avait aucune envie de les quitter. D’ailleurs, les employeurs de Tanguy à Shanghaï étaient prêts à patienter deux ans supplémentaires afin qu’il termine sa thèse. En attendant, ils lui gardaient son job. « Promis ».

« Responsables de ses parents »

Aujourd’hui, si Tanguy reste à quai, c’est qu’il n’a pas de quoi déménager. Ou alors ses parents payent la « coloc ». Ou il squatte chez les parents d’un copain. Ou il envisage de s’installer quelques semaines dans la ZAD de Bure (Meuse)… Ou encore il reste pour ne pas déserter. Car une fragilité nouvelle s’est introduite dans les familles : à 20 ans, il est deux fois plus fréquent d’être un enfant de divorcés que dans les années 1980. Comment grandir et s’émanciper lorsqu’on devient quasiment le compagnon de son père ou de sa mère séparés ? « Beaucoup se sentent responsables de leurs parents, remarque encore Agathe. J’ai des amis qui continuent de se sentir redevables parce qu’ils ont laissé leur parent seul en quittant la maison… » Le parent reste dépendant, l’enfant devient responsable. Grandir est de plus en plus flou…

Sur scène, les trois jeunes comédiens se débattent encore entre leur envie de tout plaquer et l’angoisse de ne jamais avoir de CDD, lorsque le téléphone sonne à nouveau.

« Maman ! Ça va, oui, ça vaNon, pas terrible, il a pluEt vous ? Ah ouais, pas mal, oui. Vous avez de la chance, ouiNon, j’ai pas refait ma carte Vitale. Je sais même pas où il faut l’envoyer, la demande pour la carte Vitale. Au même truc que les feuilles de soin ? Ça veut dire quoi ça, maman, regarde sur ton compte Ameli ? C’est quoi au juste, maman, le compte Ameli ? Non, je veux pas que tu cherches sur Internet pour moi, mamanNon, ce n’est pas la peine, non, je peux le faire moi-même. C’est juste que… je, j’ai pas le temps, mamanNon, maman, mais la CAF non plus, je n’ai pas eu le temps de la faireBen oui, je sais que je perds de l’argentJe sais que c’est bête, oui

(…) Ce soir ? Ben rienTu vois, rien. Absolument rien. Absolutely nothing !Je suis chez moi, là… Mais non, ce n’est pas triste de ne rien faire un samedi soir ! Je suis très bien comme ça. Ça me permet de me reposer, voilà. (…) Arrête, maman. Arrête de dire ça, t’as pas d’énergie à 26 ans, niania, c’est pas normal, niania. C’est ridiculeMais non, maman, je ne veux pas que tu viennes pour m’aider ! Maman, ça ne sert à rien que tu viennes pour m’aider. Pour m’aider à faire quoi, d’ailleurs ?

(…) Et puis arrête, arrête, avec cet empressement ridiculeÇa étouffe, ton empressement, tu m’étouffes maman, tu m’étouffes… Excuse-moi, Je voulais pas dire çaPardon. C’est juste que je suis fatiguée… Bon, je vais te laisser maman. J’ai un double appelVoilà, j’ai un double appel. Je t’embrasse mamanVoilà, on s’appelle demain !Bisous maman, bisous. »

Par Raphaëlle Bacqué.


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