Azerbaïdjan-Arménie: la paix est-elle enfin possible?

Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian. - Sipa Press
Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian. - Sipa Press

Les faits. A grands renforts de défilé militaire et de fêtes populaires, l’Azerbaïdjan a célébré, mercredi 8 novembre, le Jour de la victoire qui commémore la guerre de 2020 contre les Arméniens. Si la situation entre les deux voisins caucasiens reste très tendue, leurs gouvernements assurent vouloir conclure un traité de paix. Sur fond de possible basculement de l’Arménie en dehors de la sphère d’influence russe.

Malgré le choc de deux nationalismes chauffés à blanc, la paix reste sans doute possible entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, si l’on en croit les autorités de deux Etats. Ce mercredi 8 novembre, à l’occasion d’un défilé militaire célébrant la victoire de son pays au Karabakh, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev l’a assuré : « Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle guerre. Nous avons réalisé ce que nous voulions. L’ennemi s’est agenouillé devant nous », tout en annonçant un renforcement de son armée. Des propos symboliquement tenus à Khankendi, le nom azerbaïdjanais de Stepanakert, l’ancienne capitale des Arméniens du Karabakh. Ceux-ci, au nombre d’environ 100 000, ont fui la région après leur défaite militaire, le 20 septembre.

Ce désastre politique et humain pour les Arméniens n’empêche pas les autorités d’Erevan de toujours croire en la possibilité d’un traité de paix avec leur voisin. Le Premier ministre Nikol Pachinian l’a réaffirmé, le 17 octobre, devant le Parlement européen : « Nous devons résolument progresser vers la paix avec l’Azerbaïdjan. » Les dirigeants de l’Arménie ont donc passé le Haut-Karabakh par pertes et profits, même s’il leur est politiquement impossible de le reconnaître publiquement.

Le conflit entre les deux petits Etats du Caucase s’enchevêtre désormais dans un canevas géopolitique plus global : le rapprochement de l’Arménie avec l’Occident et son éloignement de la sphère d’influence russe. La partie qui s’y joue entre l’Ouest et la Russie est un élément de la nouvelle guerre froide, ravivée par la guerre en Ukraine. L’Occident marque des points, mais la situation est fragile. « Le poids de la Russie reste considérable en Arménie avec, par exemple, le contrôle de ses frontières par le FSB [le service de renseignement intérieur de Moscou, ndlr] », entend-on ainsi à Paris, où l’on constate la faiblesse des moyens d’action occidentaux pour venir en aide à cette république totalement enclavée dans le Caucase.

Abandon. A Bakou, où l’Opinion s’est rendu récemment, les autorités azerbaïdjanaises ne cachent pas leur inquiétude, voire leur agacement face au jeu occidental en Arménie. « Il y a un risque d’ukrainisation de l’Arménie, qui n’est pas bon pour nous », explique Hikmat Hajiyev, un proche collaborateur du président Ilham Aliyev. « Ukrainisation » ? Comprendre : une transformation d’un pays en enjeu, ou même en champ de bataille, entre l’Occident et la Russie. Voire entre l’Occident et l’Azerbaïdjan, comme on l’entend dans quelques milieux diplomatiques.

On estime d’ailleurs volontiers à Bakou que les Occidentaux ont poussé l’Ukraine vers des positions jugées « extrêmes ». « La sécurité de l’Arménie n’est pas à Moscou, à Bruxelles, à Paris ou à Washington », ajoute Hikmat Hajiyev. « Il faut résoudre nos problèmes de manière bilatérale », insiste Aykhan Hajizade, porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Ce qui revient à dire : entre le vainqueur azerbaïdjanais et le vaincu arménien, entre le fort et la faible. Une option difficilement acceptable par Erevan qui mise, au contraire, sur l’implication d’autres acteurs internationaux, notamment occidentaux.

Traditionnellement liée à la Russie, l’Arménie se sent aujourd’hui lâchée par son ancien protecteur, qui n’a pas levé le petit doigt pour défendre les 100 000 Arméniens du Karabakh. A cet abandon géopolitique s’ajoute une divergence politique : le Premier ministre Pachinian est un démocrate libéral, qui est arrivé au pouvoir en 2018 contre les amis de Vladimir Poutine, après la « révolution de velours ». Nikol Pachinian est détesté au Kremlin — comme par les soutiens de l’ancien régime arménien, qui étaient très influents au Haut-Karabakh.

« Régime hybride ». L’Arménie est une démocratie fragile. Le Democracy Index de The Economist, une référence, la qualifie de « régime hybride » avec une note de 5,63/10. Elle se situe au 82e rang mondial, mais a nettement progressé ces dernières années. Ce qui n’est pas le cas de l’Azerbaïdjan, « régime autoritaire » affublé d’une note de 2,87/10 (134e place mondiale), juste derrière les Emirats arabes unis, mais un peu devant la Russie (2,28/10). D’autres indicateurs internationaux donnent des résultats comparables. Cette démocratisation de l’Arménie la pousse naturellement vers l’Europe occidentale et les Etats-Unis, l'éloignant d’une Russie de plus en plus autoritaire.

Sauf que l’Arménie n’est pas située au bon endroit sur la carte du monde... Elle est comme prise en étau entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, deux Etats alliés avec lesquels elle entretient des relations historiquement très tendues. En Arménie et dans la diaspora, la mémoire du génocide reste omniprésente et toute menace ou agression extérieures la réactive immédiatement. Pour sa sécurité, Erevan s’appuie donc sur deux de ses voisins : au nord, la Russie (même s’il n’existe pas de frontières communes) et, au sud, l’Iran. Pas forcément les partenaires les plus fréquentables par les Occidentaux...

A cette contradiction entre l’orientation politique intérieure et les contraintes géopolitiques s’ajoute un gros différentiel de puissance avec l’Azerbaïdjan. Celui-ci est un véritable « émirat » pétrolier et gazier, dont l’architecture flamboyante de la capitale Bakou et ses nombreuses boutiques de luxe témoignent. Le pays est près de quatre fois plus riche et plus peuplé que sa voisine, montagnarde, à la démographie déclinante. Proche de la Turquie et d’Israël, l’Azerbaïdjan exporte également du gaz vers l’Europe, notamment l’Italie — ce qui en fait un « partenaire fiable pour sa sécurité énergétique », estime le représentant spécial du président Aliyev, Elchin Amirbayov. Sa politique est farouchement « souverainiste » et diplomatiquement non-alignée. Ses frontières terrestres sont fermées, ce qui lui évite notamment de se retrouver sur les routes migratoires. L’Azerbaïdjan est clairement en position de force.

« Cartes ». « Il n’y a pas d’alternative à la paix avec l’Arménie, mais le processus est suspendu, gelé », assure le diplomate Elchin Amirbayov, en charge du dossier à Bakou. « Nous sommes à la moitié du chemin, mais nous nous heurtons à la duplicité de l’Arménie, qui mène une guerre diplomatique contre nous aux Nations unies ou auprès de l’Union européenne, avec le soutien de la France. » Dire que Paris a mauvaise presse à Bakou est un euphémisme. Interrogé sur les éventuels facilitateurs d’un dialogue avec l’Arménie, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères cite l’UE, Washington ou Moscou. Emmanuel Macron ? « Non ! Il n’est pas constructif du tout. » L'échec du sommet de la Communauté politique européenne à Grenade, début octobre, a montré la force de ce rejet.

Entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, deux dossiers complexes sont sur la table : la délimitation de leurs frontières et le couloir — ou corridor — de Zanguezour. Héritée des limites administratives internes de l’URSS, dont les deux Républiques étaient membres, la frontière d’environ 1 000 km n’a pas entièrement été tracée. Le contentieux porte sur environ 10 % et intègre de petites enclaves. « Nous devons définir la base de travail. L’Arménie parle d’une carte soviétique de 1975. De notre côté, nous n’avons pas une carte générale, mais vingt cartes régionales, éditées entre 1974 et 1983 », indique Elchin Amirbayov. Il rappelle que quinze ans ont été nécessaires pour définir l’exact tracé de la frontière avec la Russie et que le travail n’est toujours pas terminé avec la Géorgie, avec laquelle les relations sont pourtant « excellentes ».

Le corridor de Zanguezour est une question encore plus sensible. L’une des provinces de l’Azerbaïdjan — le Nakhitchevan (on prononce Nartchevane) — est séparée du reste du pays par le territoire de l’Arménie. Les Arméniens redoutent une nouvelle offensive militaire de leur voisin pour conquérir ce secteur. L’Azerbaïdjan s’en défend : « Nous n’avons aucune revendication territoriale. Nous voulons rétablir une voie de communication sur les 42 kilomètres qui sépare les deux parties de notre territoire, le long de la frontière avec l’Iran. D’abord, en remettant en service le chemin de fer qui existait à l'époque soviétique. On pourrait s’inspirer du modèle de Kaliningrad [l’enclave russe entre la Pologne et la Lituanie, ndlr]. Mais on veut que la sécurité de ce transit soit garantie sur le territoire arménien, parce que même à l'époque soviétique, les trains étaient caillassés. Bien sûr qu’on a peur, parce qu’il y a trente ans de guerre entre nous. » Un conflit dont il est peut-être temps de sortir enfin : « Give peace a chance ».

Jean-Dominique Merchet

Deja una respuesta

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *