Banksy peut-il échapper aux règles du marché ?

Depuis que l’économie de l’art existe, depuis l’Antiquité, les artistes jouent au chat et à la souris avec leurs commanditaires, leurs mécènes, leurs collectionneurs. Mais le monde actuel qui fétichise avant tout la performance financière relègue l’art comme jamais derrière sa valeur marchande. C’est agaçant pour toutes celles et tous ceux qui voudraient que l’on parle d’autre chose que d’argent, et l’artiste britannique Banksy en fait partie.

La semaine dernière, pendant la foire londonienne de Frieze, il a troublé le rituel bien rodé d’une salle de ventes par son œuvre d’art totale que l’on n’oubliera pas de sitôt. Les faits sont à présent connus : alors que sa Girl with Balloon (2006) vient d’être achetée chez Sotheby’s à Londres pour la somme considérable de plus de 1 million de livres sterling (1,2 million d’euros), au dernier coup de marteau, une alarme sonne et l’œuvre sort de son cadre pour passer à travers une broyeuse à papier qui la découpe à moitié en lamelles.

Une vidéo rend compte de la stupéfaction du public et du personnel de la salle des ventes devant cette scène imaginée par Banksy, qui déclare juste en riant sur Instagram : « Adjugé, vendu ! » Son post sur le réseau social, où il raconte avoir longtemps médité sa bombe à retardement, au cas où l’œuvre serait vendue, cumule plus d’une dizaine de millions de vues. Sa machinerie rappelle la sculpture autodestructrice de Jean Tinguely dans les jardins du MoMA en 1960 : avec son Hommage à New York, lui aussi voulait redonner à l’art un rôle sur la place publique.

Mélange de poésie et de politique

Banksy multiplie les interventions qui mélangent la poésie et la politique à travers le street-art, inventé dans les années 1960 pour sortir du cadre policé des collections. On reconnaît désormais dans les rues d’Angleterre et de Navarre ses révolutionnaires masqués qui lancent des fleurs, ses policiers qui s’embrassent, ses gavroches, son Steve Jobs qui porte un ordinateur et un baluchon pour rappeler à Calais que le créateur d’Apple est un fils d’immigré syrien arrivé aux Etats-Unis dans les années 1950. Toujours à Calais ­– où l’on a besoin d’abris pour les réfugiés –, il a récemment envoyé le bois qui avait servi à la construction de son parc d’attractions à Weston-super-Mare, près de Cardiff, où l’on parodiait Disneyland.

On ne sait pas grand-chose de celui qui surgit pour disparaître aussi vite, mais il est devenu archipopulaire : quand ses pochoirs sont menacés de destruction ou d’être recouverts de peinture, des pétitions circulent pour les défendre. Il a dû faire partie dans les années 1990 d’un groupe de graffeurs proche de la scène underground artistique et musicale de Bristol. Côté marché, il a déjà essayé de détourner la règle du jeu en 2004 en faisant imprimer un faux billet de 10 livres à l’effigie de Lady Diana (au lieu de la reine d’Angleterre), ou quand il a changé la « Bank of England » par la « Banksy of England ». Il a pratiqué la dépense gratuite en dispersant tout cela lors du carnaval de Notting Hill et il a vendu ses œuvres pour 60 dollars pièce dans la rue alors qu’elles coûtaient déjà 160 000 dollars (138 000 euros) sur le marché.

Il s’est fait récupérer au moins une fois en beauté quand l’une de ses pièces a tellement plu qu’elle est restée dans la collection permanente du British Museum : il avait introduit un artefact qui représente au fusain un homme préhistorique en train de pousser un chariot de supermarché.

Cette fois encore, avec son œuvre déchirée en lambeaux chez Sotheby’s, il risque de voir augmenter sa cote, mais le vieux rêve des artistes d’échapper au marché et à la marchandisation a la vie longue. Sa petite fille au ballon circule encore dans les rues et sur Internet pour échapper aux calculs mortifères. Elle a joué une réfugiée syrienne (dans la campagne de soutien aux enfants organisée par les ONG), elle a servi de cadeau promis par Banksy à toutes celles et tous ceux qui voulaient bien voter à Bristol contre le candidat conservateur, en 2017. Et même si la police est intervenue à cette occasion pour rappeler que recevoir quelque chose en échange d’un vote relève de l’infraction pénale, la fillette ne s’arrête pas là. Dans les escaliers de Londres, l’artiste a d’ailleurs inscrit à côté d’elle : « There is always hope », il y a toujours de l’espoir dans la tradition grinçante de l’humour romantique anglais.

Par Laurence Bertrand Dorléac, professeur d’histoire de l’art à Sciences Po. Il est également l’auteure de Contre-déclin : Monet et Spengler dans les jardins de l’histoire, collection Art et artistes, Gallimard, 2012.

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