Birmanie : la démocratisation reste sous tutelle

Les partisans de « La Dame » jubilent. Au fil des heures, des figures emblématiques de l’ancien régime militaire, dissous en 2011, reconnaissent leur défaite électorale face aux candidats de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND). Parmi eux, Thura Shwe Mann, actuel président de la chambre basse du parlement, et Htay Oo, un ancien ministre de la junte.

Toutefois, malgré un scrutin qui fut certainement le plus libre que la Birmanie ait connu depuis 1960, l’intervention politique des militaires reste ancrée dans les institutions du pays et demeurera un élément clé de sa future gouvernance, quels que soient les résultats électoraux à venir. Rappelons-le, l’armée birmane dispose de 388 représentants parlementaires répartis dans les deux chambres du parlement national et dans les quatorze assemblées provinciales. La Constitution de 2008 l’impose.

Mépris et suspicion

Par cette présence au sein de l’organe législatif du régime hybride qui s’est substitué à la junte en 2011, l’armée entend garder un œil sur l’une des institutions phare de la transition en cours. Surtout si elle s’avère outrageusement dominée par le parti d’Aung San Suu Kyi. Le dogme militaire n’a longtemps affiché que mépris et suspicion envers les affaires parlementaires. Dès les premières années de son indépendance, obtenue en 1948, la jeune république birmane était sombrée dans l’instabilité et le factionnalisme, alors que la guerre civile s’installait. Des balbutiements postcoloniaux du parlementarisme, l’armée n’a retenu que les plaies causées par le clientélisme, la fragmentation de l’espace politique et la corruption des élites législatives.

À l’origine de l’intervention politique des militaires birmans dans les années 1950, se dressent donc deux mythes fondateurs. Le premier est articulé autour de ce péril perpétuel que poseraient politiciens et bureaucrates, rongés par leur propension à l’égotisme, au factionnalisme et à la dissidence. Tout ce qu’une hiérarchie militaire peut abhorrer. Le second mythe est le produit des menaces chroniques à l’unité et à l’intégrité territoriale de la Birmanie qu’une constellation de forces, armées ou civiles, ethniques ou étrangères, poserait à la nation. La poursuite de la guerre civile, malgré la récente négociation par le président Thein Sein d’un cessez-le-feu se voulant inclusif, en atteste.

La très grande majorité des cadres de l’armée adhère férocement à cette vision dogmatique qui pose ainsi, depuis la première prise du pouvoir par le général Ne Win en 1958, les forces armées en gardienne engagée des institutions de l’état. Parce que les militaires jugent les civils incapables de maintenir la cohésion de la nation face aux dangers de l’intérieur et aux assauts idéologiques et culturels de tout ce qui est contemplé comme « étranger », l’armée continue de se persuader de son indispensabilité.

Conviction personnelle ou narcissisme

Que cela soit la LND, qu’ils considèrent comme une force fondamentalement populiste qui se désagrégera lorsqu’Aung San Suu Kyi ne sera plus là, ou les partis se fondant sur un socle farouchement identitaire, les militaires estiment que seule l’armée sera à même d’arbitrer une scène politique qui s’annonce des plus confuses dans les années à venir du fait de la démocratisation en cours.

Cette méfiance sans cesse distillée envers le pouvoir civil a aussi conduit l’armée à s’appuyer sur ses propres réseaux de loyauté. Tentaculaires, ils ont été savamment constitués au fil de générations d’officiers, d’active ou en retraite, systématiquement parachutés dans les ministères et autres grands corps de l’état. Les académies militaires ont produit tant d’officiers depuis le coup d’état de 1988 que nombre d’entre eux sont incités par leur hiérarchie à quitter le service de façon anticipée pour être reconvertis en dociles bureaucrates. D’autres entrent en politique, par ambition comme par obligation.

Il est commun à toute société prétorienne de chercher à recaser dans la vie publique les anciens cadres d’une armée omnipotente. Dans de nombreux cas – Fidel Ramos aux Philippines, B. S. Yudhoyono en Indonésie – ces anciens généraux ont été des éléments moteurs de la démocratisation de régimes post-militaires, autant par conviction personnelle que par narcissisme. Dans d’autres, les officiers reconvertis en apprenti-législateurs ou administrateurs, mais demeurant parfaitement loyaux envers l’institution qui les a nourris, ont constitué une épée de Damoclès sur les fragiles institutions d’un état qui peinait à sortir de la militarisation. C’est le cas en Birmanie.

Les faits de dissidence au sein du corps des officiers birmans sont extrêmement rares. Les dernières défections massives d’anciens généraux et colonels datent de 1988. Le loyalisme quasi inaltérable que l’on observe parmi les élites militaires – officiers retraités compris – est certainement l’un des phénomènes les plus saisissants du paysage prétorien qu’offre la Birmanie. À constater la façon dont les jeunes cadets birmans continuent d’être initiés et socialisés dans les académies militaires, il est peu probable que ces nouvelles générations ne conçoivent dans les années à venir l’idée même d’une armée apolitique, non-interventionniste, et sous contrôle civil.

Surtout, les inévitables déceptions post-électorales, la persistance des conflits interethniques (dont l’armée est partie prenante), la résurgence du radicalisme religieux, ainsi que les promesses de revenus mirifiques pour une nation riche en ressources naturelles tant convoitées par le monde extérieur depuis que les sanctions internationales ont été levées, font que la Birmanie doit faire face à trop de défis fondamentaux en même temps pour espérer que ses militaires rentrent promptement dans leurs casernes et n’y demeurent que de simples observateurs de l’évolution de leur pays.

Renaud Egreteau est chercheur au think tank Woodrow Wilson Center (Washington DC).

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