Brexit : « Les chances de la Turquie de faire partie du second cercle de l’Union ont augmenté »

Même si elle n’en est pas membre – et est bien loin de le devenir –, la Turquie joue un rôle non négligeable dans la crise actuelle de l’Union européenne (UE). Les Turcs, bien malgré eux, étaient très présents au Royaume-Uni lors des débats sur le référendum. Les partisans du vote pour le « Leave » ont agité frénéti­quement la menace à la sécurité nationale que représente l’adhésion « prochaine » de la Turquie à l’UE.

Le premier ministre britannique, David Cameron, avait beau affirmer qu’il ne pense pas que « cette adhésion pourrait se réaliser dans les trois décennies à venir », les organisateurs de la campagne du « Brexit » n’ont pas hésité à bombarder l’opinion britannique avec la menace que représenteraient 76 millions de Turcs bénéficiant de la libre circulation ! Il semble qu’après l’angoisse du « plombier polonais » entré dans la maison de l’Europe, ­l’apparition du « danger turc » à l’horizon a poussé plus d’un Britannique à exprimer la volonté de quitter l’Union.

Si la Turquie a joué un rôle dans la décision des Britanniques de se jeter dans le vide sans trop réfléchir aux suites, en retour, le « Brexit » change aussi radicalement la perspective d’adhésion de la Turquie à l’UE. Les négociations sur le sujet ont commencé à l’automne 2005. Mais elles ont été rapidement bloquées par le veto de la République de Chypre – membre de l’UE, mais non reconnue par la Turquie –, par la ­décision uni­latérale de Nicolas Sarkozy et par Angela ­Merkel mettant discrètement des bâtons dans les roues.

Sur trente-cinq chapitres formant l’acquis communautaire, seuls quinze ont pu être ouverts depuis bientôt onze ans. Et un seul fermé. A ce rythme, en effet, la Turquie ne pourrait pas adhérer à l’UE avant plusieurs décennies. Les fiançailles perpétuelles semblent être déjà inscrites dans les esprits du côté européen, mais aussi du côté turc.

Revitaliser la dynamique d’adhésion

Du côté du gouvernement turc, l’enthousiasme de l’adhésion s’est progressivement éteint depuis la fin des années 2000. Le « non » catégorique de la France a été un facteur important de découragement et de perte d’intérêt pour poursuivre les efforts d’harmonisation.

Introduire de la transparence et une véritable concurrence dans l’attribution des marchés publics signifiait pour le parti au pouvoir faire un sacrifice énorme en termes de politique clientéliste, sans bénéfice poli­tique en contrepartie, tant que le couple franco -allemand répète son opposition de principe à l’adhésion. La dérive autoritaire du pouvoir, de plus en plus concentré dans les mains de Recep Tayyip Erdogan ces dernières années, a épuisé les ressources pro-adhésion qui restaient du côté européen.

Censé revitaliser la dynamique d’adhésion, l’accord conclu en mars 2016 entre l’UE – plus précisément l’Allemagne – et la Turquie sur la gestion des réfugiés et des migrants contre la suppression des visas pour les ressortissants de la Turquie a porté un coup fatal au processus. Inacceptable moralement et selon les principes du droit humanitaire, inapplicable concrètement, cet accord inique a accentué, du côté des Européens, la peur de l’envahissement et, du côté des Turcs, le ressentiment contre les Européens qui ne tiennent jamais leurs promesses.

Mise en scène

Dans ce contexte, l’ouverture d’un chapitre supplémentaire avec la Turquie, lors de la conférence intergouvernementale du 30 juin à Bruxelles, avec la présence de trois ministres turcs, peut sembler aller à l’encontre de cette vision pessimiste sur l’avenir de la candidature de ce pays.

En réalité, cette mise en scène fait bien partie des fiançailles éternelles. Elle en est même la preuve la plus palpable, puisque l’on ouvre un chapitre, le chapitre 33, portant sur les dispositions financières et budgétaires, qui, d’ordinaire, est ouvert en dernier, à la veille de l’adhésion, parce qu’il porte sur la définition de la contribution financière du pays. Le 16e chapitre est, lui, ouvert pour de faux, comme dans un jeu d’enfants, ou pour occuper le public.

Une fois que le « Brexit » sera concrétisé et que les conditions du partenariat du Royaume-Uni avec l’UE commenceront à être redéfinies, la Turquie sera aussi présente en creux dans ce débat. Comme le dit le représentant permanent de la Turquie à l’UE, « le Royaume-Uni, qui était de fait un partenaire privilégié de l’Union, et non un membre plein et entier, quitte désormais cette situation ». Ce qui ouvre la perspective d’un statut, en bonne et due forme, de partenariat privilégié applicable à ce pays, mais aussi à d’autres, notamment la Turquie.

En effet, quand Angela Merkel avait prononcé cette option pour la Turquie il y a environ huit ans, le refus du gouvernement turc était marqué non seulement par un véritable désir d’adhésion, encore fort à l’époque, mais aussi par une indignation d’être traitée comme inférieure ou de seconde classe. Or, quand les Britanniques, dont l’on ne peut affirmer, malgré leur esprit insulaire, qu’ils sont moins européens que les Turcs, accepteront un statut de partenariat privilégié, les raisons de l’opposition de principe du côté de la Turquie s’affaibliront considérablement.

Second cercle de l’Union

D’ailleurs, le nouveau premier ministre turc, Binali Yildirim, au lendemain du vote pour le « Brexit », n’hésitait pas à faire un pas dans cette direction et à déclarer que la révision de l’accord de l’union douanière, entré en vigueur en 1996, devient indispensable pour la Turquie. En effet, acceptable dans la perspective d’une adhésion pleine, cet accord devient insoutenable quand le statut de candidat devient éternel.

Reste la question de la démocratisation et de l’établissement de l’Etat de droit, que le processus d’adhésion était censé encourager. Un partenariat sur mesure pour le Royaume-Uni concrétisera probablement l’idéal de marché commun. Mais nous avons vu que le marché n’est pas à lui seul suffisant pour assurer la démocratie, garantir les libertés et les droits fondamentaux et établir l’Etat de droit.

Avec le « Brexit », les chances de la Turquie de faire partie, avec le Royaume-Uni, du second cercle de l’Union, ont sensiblement augmenté. Mais, dans le même temps, les risques d’aggravation de la dérive autoritaire et d’approfondissement des crises identitaires du régime se sont renforcés. A moins que l’on ne définisse autrement que par le marché ce second cercle. Et, dans ce cas, pourquoi les Britanniques accepteraient-ils d’en faire partie ?

Par Ahmet Insel, politologue et chef du département économie à l’université de Galatasaray, à Istanbul. Il est l’auteur de La Nouvelle Turquie d’Erdogan. Du rêve démocratique à la dérive autoritaire, La Découverte, 2015.

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