Bruxelles et la désespérante situation des Roms de Hongrie

En Hongrie, en novembre dernier, deux «ombudsmen», médiateurs de la République, ont publié des propositions concernant l’enregistrement et la gestion des données de type ethnique.

Le premier de ces ombudsmen est à la tête d’un organisme similaire à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), l’autre est le médiateur responsable des conflits touchant les minorités, lui-même se définissant comme Rom.

Ils ont proposé de rendre administrativement visibles les minorités, pour que les citoyens ne soient plus «monochromes» et que la perception extérieure d’appartenance minoritaire soit enregistrée. Cette mesure concerne en particulier tout ce qui est justice criminelle, non seulement les délinquants, mais aussi les victimes, ainsi que les personnels de police. Ils vont jusqu’à proposer l’enregistrement des origines «perçues» des enfants relevant de la protection infantile.

Cette idée n’est pas restée sans écho : le parti du gouvernement sortant a pris à son compte la proposition de l’établissement de statistiques ethniques sur l’origine des malfaiteurs.

La tension entre la majorité de la population et la minorité rom est palpable. Des faits divers dans lesquels des Roms peuvent être impliqués servent de support aux propos racistes dans les blogs, y compris dans les meilleurs journaux. Même la télévision publique a projeté récemment un film documentaire-fiction hostile aux Roms. Le parti Jobbik («Mouvement pour une meilleure Hongrie», extrême droite) prône l’exclusion des Roms. En capitalisant leur rejet il peut devenir, aux élections législatives prochaines, la troisième, voire la deuxième force politique du pays. La menace n’est pas simplement politique : la police a mis fin l’été dernier à l’activité d’un petit groupe de tueurs qui exécutaient des Roms, choisis au hasard, souvent dans leur sommeil (1).

Le rejet des Roms est instrumentalisé et sert à les priver de travail. En effet, au sein de l’Union européenne, c’est en Hongrie que le marché du travail s’est le plus réduit après le changement de régime. La grande majorité des hommes roms travaillaient avant 1990 : ils ne sont aujourd’hui plus que 15 %. Ce chômage massif et chronique entraîne une misère profonde : seuls 5 % d’entre eux vivent jusqu’à 65 ans, ce taux est de 20 % dans la majorité non-rom.

Les difficultés de cette frange de la population hongroise ont suscité la mise en place de programmes compensatoires, en particulier en matière d’éducation, financés en grande partie par Bruxelles, et dont les résultats ont souvent été paradoxaux. Des aides à la formation des petits Roms ont été octroyées à des écoles où ils étaient plus nombreux, ce qui a rapidement provoqué la fuite des élèves favorisés. Les écoles subventionnées sont donc devenues des «écoles ghettos».

Les aides à des communes – qu’elles viennent du gouvernement hongrois ou de l’Union européenne – sont souvent accaparées par la municipalité «majoritaire» en utilisant la minorité comme prétexte. Une analyse de la Cour des comptes hongroise a conclu qu’il était impossible d’évaluer l’efficacité des programmes en faveur des Roms et de savoir qui en avait bénéficié.

De nombreux pays se battent avec les problèmes des minorités défavorisées et essaient d’y répondre par des programmes divers. Leur efficacité est aussi incertaine que celle des programmes hongrois en faveur des Roms.

En réalité, les problèmes du quart-monde dans les sociétés modernes sont si complexes qu’ils ne pourront probablement être résolus que par des programmes taillés sur mesure pour les individus. Un sur-mesure qui, de fait, n’est appliqué pratiquement nulle part. En France par exemple, les programmes sont ciblés sur des quartiers ou des villes où habitent des immigrés et leurs enfants. Mais en réalité ces programmes sont ciblés sur les «quartiers» et non sur les personnes. Tout en apportant une certaine amélioration, ils maintiennent un vivier de problèmes sociaux, en y concentrant des aides. Ceux qui peuvent trouver des solutions quittent ces quartiers, et d’autres en difficulté les remplacent.

Les programmes se succèdent, dotés d’un niveau de bonne foi et d’authenticité divers. Les bailleurs de fonds sont beaucoup trop préoccupés pour s’attarder sur la réflexion et la concertation, pour comprendre la nécessité de solutions «taillées sur mesure» et leur caractère incontournable.

Le prix de ce dédain et de ce manque de réflexion est que ces millions dépensés pourraient bien n’avoir pour seul résultat que de fabriquer la preuve du caractère «irrécupérable» des défavorisés en général, et des minorités marginalisées en particulier.

Ce sont donc des ombudsmen roms ou, plus généralement, des représentants de la «diversité» qui nous feront croire que le marquage de leurs «frères» parviendra à résoudre les problèmes?

Antal Örkeny, Université Eötvös Loránd (Budapest) et Stéphane Istvan Vari, Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris.

(1) «Les Roms de Hongrie relèvent la tête», de Florence La Bruyère, «Libération» du 23 mars 2009.