Budget européen : la solidarité, grande perdante des négociations

Les 27 chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne se sont réunis les 13 et 14 décembre à Bruxelles pour le Conseil européen. A l’agenda étaient discutés le budget pour les sept prochaines années et la question migratoire. Teintés d’impératifs sécuritaires et économiques, les documents préparatoires et l’issue des discussions ont replié un peu plus l’Europe sur elle-même, l’éloignant davantage des citoyens. La solidarité au sein et à l’extérieur de nos frontières, condition de la paix et du contrat social communautaire, semble être la grande perdante de ces négociations.

Repli

Ce n’est bien sûr pas nouveau mais l’affirmation toujours plus brutale des égoïsmes nationaux brouille l’objet européen et renforce un peu plus la défiance des peuples, que le camp des quelques progressistes au pouvoir entend vouloir contrer. A la sortie de ce Conseil, s’il existe une politique qui illustre l’institutionnalisation grandissante des intérêts particuliers au détriment du bien commun, c’est celle de l’action extérieure.

Depuis 2015, la prétendue crise migratoire et sécuritaire s’est installée au cœur des discussions entre dirigeants européens. Leur constat de départ est que la multiplication des crises politiques, environnementales, humanitaires et donc des zones de fragilités sont des vecteurs de migration et de «pression sécuritaire». Dans ce contexte, l’UE décide de définir de nouveaux cadres politiques, de nouveaux budgets et de nouveaux instruments pour protéger l’Europe. Faute d’accord entre les Etats membres sur des politiques communes d’accueil et d’intégration des migrants, la gestion des «flux» est déléguée à des pays tiers.

Budget sécuritaire

Cela se traduit par l’augmentation significative des accords de coopération policière et militaire, des pactes migratoires et d’autres mesures d’externalisation des frontières, et par une augmentation significative des dépenses de l’UE en matière de sécurité dans les pays tiers au détriment des secteurs sociaux. L’aide publique au développement finance en grande partie cette politique et est utilisée comme incitation financière pour une meilleure coopération sur le retour et la réadmission des personnes migrantes. Elle est aussi de plus en plus transférée aux acteurs privés, supposés capables d’assurer une croissance inclusive permettant de traiter les «causes profondes» des migrations. Au passage, le secteur économique européen tire grandement parti de ces nouveaux programmes dans les pays partenaires. Dans tous les cas, la question migratoire devient le cœur de la stratégie européenne avec les pays du Sud, sans tenir compte des besoins des pays partenaires et le respect des droits humains.

Peu présent dans le débat public, bien souvent ignoré du traitement médiatique, ce pan de la politique européenne donne pourtant le pouls du projet européen. A la sortie de ce Conseil, le récit communautaire semble être bien mal embarqué. Les propositions pour le budget de l’Union européenne 2021-2027, appliquent la même rhétorique, notamment au titre de l’action extérieure. L’objectif affiché de l’aide européenne devient celui de défendre les intérêts et les valeurs de l’Union européenne dans le monde et contredit le traité de Maastricht, le plus important dans la hiérarchie des normes communautaires. A ceci s’ajoute la perte du contrôle démocratique, avec des parlementaires peu associés aux structures de gouvernance de ces nouvelles approches. Enfin, la justification de nombreuses mesures est basée uniquement sur des opinions, sans réelle analyse d’impact.

Devoir de solidarité

L’Europe devient réelle quand elle est solidaire. A l’heure où les peuples européens font sentir un besoin criant de justice sociale, la politique de solidarité internationale peut et doit faire partie de la réponse. Il s’agit d’œuvrer collectivement contre la pauvreté et les inégalités pour réduire les tensions dans le monde, qui pèsent et résonnent dans l’ensemble des territoires. L’Europe ne se résume qu’à la somme d’intérêts nationaux quand elle oublie cette notion de solidarité, fondatrice de notre histoire commune. À la veille des élections européennes, c’est au tour de nos dirigeants d’en prendre conscience. L’acceptation de la citoyenneté européenne ne pourra être réalisée sans cette générosité. Il reste deux Conseils européens pour l’institutionnaliser.

Par Philippe Jahshan, président de Coordination SUD, et Bruno Rivalan, directeur exécutif adjoint d’Action Santé Mondiale et administrateur de Coordination.

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