Catalogne, Corse : quelles leçons pour la gauche ?

La Catalogne et la Corse ne sont pas des cas superposables. La revendication catalane est ancienne et a été longtemps tirée vers la gauche. Ce n’est pas le cas pour la Corse, où cette revendication est plus récente et peu marquée à gauche. De plus, ces deux expériences s’inscrivent dans des histoires nationales évidemment distinctes. Dans le cas espagnol, la centralisation s’est faite dans un pays politiquement monarchiste et socialement conservateur. Dans l’autre, l’unification initiale opérée sous la contrainte a été transcendée par une Révolution qui lui a donné la légitimité théorique d’une souveraineté fondée sur la volonté démocratique.

Le devenir ultérieur, seul, a rapproché les deux trajectoires. L’Espagne a pris ses distances avec un cadre contre-révolutionnaire que le franquisme avait porté à son extrême. Mais le compromis démocratique qui a suivi la chute du franquisme pèche par ses graves limites populaires. En outre, le modèle «blairiste» a longtemps submergé la gauche, réduisant le débat électoral au face-à-face d’un ultralibéralisme (aujourd’hui incarné par Rajoy) et d’un socialisme de plus en plus «libéralisé» (dont Zapatero a été le modèle).

La France, elle, s’est éloignée de plus en plus de ses modèles fondateurs les plus propulsifs. Elle fut jadis marquée par le socialisme de Jaurès, l’esprit du Front populaire, le dynamisme des «Jours heureux» de la Libération, puis par l’Etat entrepreneur et régulateur du gaullisme. Elle s’est depuis résignée à passer des capitulations mitterrandiennes au marais du hollandisme et, désormais, aux séductions du macronisme. La Corse, qui bénéficia longtemps d’une part de la richesse redistribuée, est ainsi vouée depuis plusieurs décennies aux marges d’un statut périphérique.

Identité contre esprit de classe

De cette double dérive espagnole et française, la droite et la gauche socialiste se partagent la responsabilité principale. Et la gauche de gauche, longtemps fragilisée par un déclin non compensé du communisme, porte la responsabilité seconde de n’avoir pas su contrecarrer les reculs. Dans les deux pays, les crises se sont ainsi succédé : celle du modèle influencé par le soviétisme, celle de la social-démocratie et, désormais, celle de la droite libéralisée traditionnelle. Elles se sont globalisées, dans un mouvement qui affecte désormais de plein fouet le continent européen tout entier. Nous avons aujourd’hui affaire au double dysfonctionnement d’un modèle social et de la politique instituée. Sur cette base, s’est installée la conviction que la droite et la gauche n’ont plus de sens.

En soi, cela n’a rien de si grave. Ce n’est pas la première fois que le clivage initial de la vie politique démocratique française et européenne s’affadit. Le problème est que la mort proclamée dudit clivage s’accompagne d’une autre idée, selon laquelle la question sociale n’est plus l’axe ordonnateur de la conflictualité publique. L’enjeu des sociétés ne serait plus l’inégalité et la dépossession du plus grand nombre, mais la perte de l’identité : «on n’est plus chez soi». L’ethnicité ou la nationalité prendraient le pas sur l’esprit de classe. L’affrontement du «eux» et du «nous», sous une forme de moins en moins directement sociale, tendrait à primer durablement sur le conflit pluriséculaire de la domination et de l’émancipation.

Nier l’existence de ces translations mentales ne sert à rien. Comprendre de façon plus fine ce qui les a produites est une nécessité. Ne pas éluder la responsabilité par défaut qui incombe aux tenants de l’émancipation s’impose. Mais se résoudre à l’existant serait une faute.

S’il fallait dégager à grands traits les leçons des deux cas de la Catalogne et de la Corse, je le ferais en deux affirmations complémentaires :

1. Quand le débat se résume à un face-à-face entre «l’indépendantisme» et «l’anti-indépendantisme», c’est le libéralisme qui gagne. En Catalogne, la gauche est laminée, celle qui se prononçait contre l’indépendance et celle qui l’acceptait. En Corse, la gauche est totalement bannie de la représentation.

2. Si la question est de sortir les sortants, s’il s’agit de changer de personnel politique indépendamment des projets de société qu’ils portent, alors le «dégagisme» se porte avant tout contre la gauche. Macron est président de la République et le mouvement social ne l’a pas terrassé ; la gauche est éliminée en Corse, comme elle l’est en Italie. Va-t-on attendre le salut de la gauche britannique (Corbyn) ou de la gauche américaine (Sanders) ? Les deux sursauts sont des plus positifs. Ils ne font pas pour autant le compte.

Ne pas revenir en arrière

La gauche de gauche française, à la présidentielle de 2017, a marqué le paysage politique par la conjonction de trois éléments indissociables : la force d’entraînement de celui qui portait ses couleurs ; la novation d’un style qui tranchait de façon sensible avec des décennies de résignation ; l’ancrage affirmé dans des valeurs de gauche, que la gauche socialiste avait assoupies mais qu’elle n’avait pas éradiquées. Il ne faut surtout pas revenir en arrière.

Que «l’identité» l’emporte aujourd’hui est un fait. Qu’il ne faille pas l’ignorer est une évidence. Qu’il faille se plier à ses logiques, en Corse ou ailleurs, n’en résulte pas. Il n’y a donc pas d’autre choix que d’opposer, aux tentations dominantes, l’ancrage dans les valeurs fondatrices de l’égalité (base de tout pacte social raisonnable), de la liberté (garantie par la citoyenneté) et de la fraternité (sous-tendue par le partage et la solidarité).

Pour faire de ces valeurs un projet et pour le mettre au centre du débat public, répéter la gauche est une illusion ; la refonder est un horizon nécessaire ; lui tourner le dos est une erreur.

Roger Martelli, historien, codirecteur du magazine «Regards»

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