Catalogne : « Le spectre du franquisme plane au-dessus des discordes »

Les conditions dans lesquelles s’est déroulé le référendum d’autodétermination de la Catalogne, dimanche 1er octobre, rendent problématique l’interprétation des résultats mais ceux-ci importent moins que les conséquences politiques et sociales des actions coercitives menées par le gouvernement. Dans le conflit qui l’oppose aux dirigeants catalans, le chef du gouvernement a en effet pris la responsabilité d’actionner un ultime levier : le déploiement de la force coercitive.

Le passage des discours aux actes s’est traduit par des formes d’exercice autoritaire du pouvoir inédites depuis la fin du franquisme : la répression policière a insensiblement déplacé sa cible des institutions politiques vers la population. Au-delà des tenants du projet indépendantiste, il semblerait qu’aujourd’hui la société catalane dans son ensemble condamne Madrid d’entraver les libertés fondamentales et de saper les fondements du principe démocratique. S’est logé dans la mentalité collective le sentiment que la politique gouvernementale est une rémanence du régime dictatorial, que son leader est l’épigone du Caudillo : le spectre du franquisme plane au-dessus des discordes.

Jusqu’ici, une forme d’esprit pacifique n’a cessé d’envelopper symboliquement les manifestations publiques. En refusant de se livrer à l’affrontement avec les forces de l’ordre, la société catalane a fait preuve de maturité démocratique et a gagné la bataille de la communication : les médias européens ont relayé l’image d’une foule scandant des slogans et portant à bout de bras des pancartes comme réponse civique aux atteintes aux biens et aux personnes commises par l’Etat.

Une légitimité populaire élargie

Si la violence n’a pas été, aujourd’hui comme hier, l’apanage du mouvement indépendantiste, on ne peut pour autant exclure son éclosion prochaine. La pression autoritaire exercée par Madrid pourrait provoquer le basculement du mouvement vers l’expression d’une violence politique à dimension identitaire : l’institution étatique serait la principale cible de groupes aux liens d’allégeance identitaire et politique exclusifs.

Enferré dans ses positions unilatérales, le gouvernement a en effet nourri le sentiment indépendantiste : en écartant d’un revers de main toutes formes de négociations et en érigeant l’Etat comme acteur central de la violence politique, Madrid a engendré un consensus de plus en plus fort autour du projet séparatiste.

Cet usage de la force a tout d’une victoire à la Pyrrhus : le résultat paradoxal de la politique menée par le Parti populaire est l’affermissement de la volonté collective de ne plus lier le destin de la Communauté autonome à celui de l’Etat espagnol. La déclaration unilatérale d’indépendance qui se profile va dès lors bénéficier d’une légitimité populaire élargie.

Des lignes de fracture

Pourtant, quel que soit l’effet d’unité qui se dégage des mobilisations en faveur de l’indépendance, on ne saurait considérer la population comme un bloc homogène doté d’aspirations politiques semblables.

Si la volonté d’indépendance semble aujourd’hui l’emporter, des dissensions pourraient néanmoins se faire jour : à mesure que les étapes de construction d’un Etat souverain seront franchies, des lignes de fracture pourraient se dessiner entre séparatistes et unionistes au sein même de la Catalogne, espace où le sentiment d’appartenance duale fait sens pour beaucoup.

Des études récentes montrent en effet que le pourcentage d’enquêtés se revendiquant « autant Catalan qu’Espagnol » est, non seulement plus élevé que les autres – « exclusivement Catalan », « exclusivement Espagnol », « plus Catalan qu’Espagnol », « plus Espagnol que Catalan » –, mais aussi le plus stable depuis plusieurs années. Même si une progression de l’identification exclusive au référent catalan est notable depuis les années 2000, il faut se garder de réduire la complexité identitaire de l’espace catalan à un rejet pure et simple de l’identité espagnol

Par Jordi Gomez, politiste, docteur en science politique de l’université Paris-II.

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