Catalogne : les rendez-vous manqués de l’indépendance

La Catalogne se dirige vers une indépendance unilatérale si la liste souverainiste Junts pel Si («ensemble pour le oui») obtient, avec ses alliés, une majorité absolue au Parlement issu des élections autonomiques du 27 septembre. Les prévisions électorales indiquent qu’ils peuvent l’atteindre, mais de justesse.

En réaction à l’annonce d’une éventuelle scission, Mariano Rajoy a menacé de suspendre l’autonomie de la Catalogne, ce qui serait une mesure inédite depuis 1978. Un sondage publié dans El País du 27 juillet révèle que 60 % des Catalans considèrent comme inévitable la rupture avec Madrid. Ce chiffre peut sans doute s’expliquer par la la peur mise en scène par le gouvernement central. On peut néanmoins se demander comment on en est arrivé là et si la Catalogne n’a pas atteint le point de basculement.

Un retour sur les séquences de la montée des extrêmes, ces dix dernières années, est susceptible d’éclairer la situation actuelle. D’abord, le vote aux Cortès [le parlement espagnol, ndlr], en 2006, sous le gouvernement de Zapatero, d’un statut d’autonomie gommé des avancées du projet négocié avec la Catalogne en 2005. Ensuite, le recours engagé par le Parti populaire (PP) devant le Tribunal constitutionnel (TC). Celui-ci mettra quatre ans à rendre son arrêt qui rejette 14 des 223 articles du statut, dont la référence à la nation catalane et le caractère préférentiel du catalan sur le castillan, même si son caractère obligatoire dans l’enseignement a été accepté.

Les promesses du gouvernement socialiste ont finalement entraîné de la déception chez les Catalans et la décision du TC s’est traduite par une montée de l’indépendantisme qui a pris le pas sur le souverainisme modéré. Puis, le maintien d’un déficit fiscal considéré comme inéquitable. La différence entre ce que verse la Catalogne à l’Etat et ce qu’elle en reçoit est estimée à 8 % de son PIB, soit environ 15 milliards d’euros par an. A ce déficit, il faut ajouter la faiblesse historique des investissements de l’Etat dans les infrastructures nécessaires à une économie qui représente 20 % du PIB et 26 % des exportations de l’Espagne. Cette situation nuisible à la Catalogne l’est également pour le reste du pays. Elle est apparue d’autant plus choquante que l’on a assisté pour des raisons électoralistes à un gaspillage des fonds publics d’Etat dans des aéroports sans avions, des TGV sans voyageurs, et des autoroutes gratuites menant à des régions sans activité économique.

Enfin, le refus persistant au droit à l’autodétermination de la Catalogne : vote des Cortès contre l’organisation du référendum du 9 novembre 2014 et recours devant le TC contre la loi catalane de «consultation» populaire. Contrairement à ce que croit le gouvernement central, l’indépendance n’est pas un complot politique mais un projet soutenu par un vaste mouvement social, comme l’a souligné récemment le sociologue Manuel Castells.

Majoritaire chez les jeunes et dans la Catalogne de l’intérieur, l’indépendance reçoit le soutien d’environ la moitié de la population. Même si la liste souverainiste est le fruit d’un accord entre deux partis politiques, le CDC (Convergence démocratique de Catalogne, centre droit) et l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne), les membres de la société civile se retrouvent aux premières places voire en tête de liste, comme l’universitaire Romeva ou le chanteur Lluís Llach.

Les dirigeants nationalistes ont compris que ce mouvement social pouvait leur redonner une légitimité alors que les politiques sont décrédibilisés en Catalogne comme dans le reste de l’Espagne. Le PP au pouvoir fait preuve d’une inflexibilité qui ne fait qu’accroître les tensions. Selon le sondage mentionné ci-dessus, plus de 80 % des Catalans et 55 % des sondés du reste de l’Espagne jugent sévèrement l’immobilisme de Rajoy et lui reprochent de ne pas avoir essayé de chercher au cours de ces dernières années des alternatives destinées à améliorer l’ancrage de la Catalogne dans l’Espagne.

Mais les obstacles rencontrés par la Catalogne tiennent largement à la Constitution de 1978 et mettent en lumière la faiblesse et la crise congénitale de l’Etat-nation espagnol ainsi que ses difficultés à évoluer. La rupture institutionnelle pourrait être évitée si le gouvernement central engage de véritables négociations. Certaines revendications catalanes impliquent la révision de la Constitution de 1978 dans le sens d’un fédéralisme multinational rénové.

A défaut, et si la menace de suspendre l’autonomie est mise à exécution, des millions de Catalans pourraient descendre dans la rue. Face à cette situation, le gouvernement central emprisonnera-t-il les dirigeants catalans ? Déploiera-t-il les forces de l’ordre ? Tout cela rappellerait de très mauvais souvenirs. Espérons que la rupture entre Madrid et la Catalogne sera évitée.

Christian Hoarau, professeur titulaire de chaire au Conservatoire national des arts et métiers. Prochain ouvrage : la Catalogne au XXIe siècle – histoire, société, culture. (éd. L’Harmattan)

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