Ce ne sont pas seulement les musulmans qui ont perdu, mais tous les démocrates

Au lendemain du vote contre les minarets, un de mes étudiants m’a demandé : «Que peut-on encore faire pour dire aux Suisses qui ont voté en faveur de cette interdiction que nous ne sommes pas ceux qu’ils croient ?» Ma réponse a été immédiate : d’abord accepter le résultat de la votation populaire. Il ne suffit pas de vanter les mérites de la démocratie directe helvétique ; il faut aussi en assumer les conséquences, même quand elles font mal.

Ce ne sont pas seulement les musulmans qui ont perdu, dimanche 29 novembre, mais tous les démocrates. Les musulmans de Suisse ont perdu une partie déloyale. Ils ont été laissés seuls et sans défense face à la propagande monstrueuse des partis populistes. A travers une question maladroite et biaisée, ils ont été jugés sur leur passé et soumis à un test de mensonge sur leurs intentions futures.

Par excès de confiance peut-être, ils avaient jugé utile de placer le débat sur le registre de la liberté de culte garantie par la Constitution et sur la lutte contre la discrimination. Bref, une ligne de défense citoyenne, et des valeurs universelles. Hélas ! Les dirigeants gouvernementaux ont déserté le champ de bataille, et les musulmans se retrouvent orphelins.

Depuis cinquante ans, le processus d’intégration est en marche, mais l’Islam rencontre plus d’obstacles que les autres religions. Voulant être traités comme leurs concitoyens, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, les musulmans de Suisse ne cessent d’être tenus pour responsables de tous les excès et de toutes les souffrances liés à l’Islam. Vouloir se fondre dans la masse paraît voué à l’échec : la méfiance persiste, il leur faut encore et toujours prouver qu’ils sont vraiment suisses. Pourtant, ces hommes et ces femmes originaires de plus de cent pays ne sont pas dissuadés de revendiquer leur «suissitude». Ils peuvent être à la fois suisses, musulmans et arabes, africains, turcs ou albanais. Leur identité est multiple, mais leur responsabilité ne l’est pas. Elle est individuelle.

Que faire alors ? Je veux encore croire au sursaut de la classe politique. Elle doit comprendre enfin que les musulmans de Suisse ne sont pas de passage, qu’ils font désormais partie du paysage et qu’ils contribuent à la richesse du pays. Seule leur visibilité politique, sociale et culturelle pourrait faire en sorte d’apaiser les esprits. Mais il incombe à la classe politique de faciliter leur accès aux postes à responsabilité, et de leur confier des missions publiques afin que l’électeur moyen se familiarise avec les Mehmet, Ahmed et Mamadou nés à Genève, Zurich et Lugano.

Allez, notre ministre des affaires étrangères, osez ! Laissez-les porter les couleurs de la Suisse dans le monde ! C’est à eux d’être les futurs minarets d’une Suisse humaine, tolérante et ouverte. Cette Suisse nous manque déjà.

Hasni Abidi, politologue et directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève.